Billet du 23.05.2026
Le recteur Jean Hascoët et l'anticlérical Jean-Marie Déguignet
Jean-Marie Déguignet (1834-1905) décrit sa condition de vieillard infirme dans une lettre adressée à un recteur de paroisse bien imbu de sa personne
Dans cette lettre datée du 20 janvier 1902 et reproduite dans les cahiers de ses mémoires, Jean-Marie Déguignet raconte une mésaventure : alors qu’il vient de laver ses vêtements à la rivière de l'Odet dans le quartier de l'hippodrome, il croise deux prêtres d’Ergué-Gabéric qui le méprisent et l’insultent. Malgré la colère qu’il ressent, il se retient de réagir violemment. Le lendemain, il décide de se venger par l’écriture : il rédige une longue lettre au recteur pour dénoncer son arrogance et sa cruauté envers un vieil homme pauvre et infirme.
La rencontre est décrite ainsi : « Moi, vieux et chargé de mes haillons mouillés, je me détourne encore pour laisser à ces deux jeunes fripons le bon chemin en me mettant moi-même dans la boue, et un de ces coquins, le chef, dès qu'il m'eut dépassé, me lança une grossière insulte. »
Le chef en question est le prêtre desservant de la paroisse Jean Hascoët, autrement dit le recteur en poste depuis le 13 mars 1897, et son acolyte est l'un de ses deux vicaires. Le « jeune » recteur n'a en fait que 14 ans de moins que Jean-Marie puisqu'il est né en 1850. Jean Hascoët décédera en 1908 dans son presbytère d'Ergué-Gabéric des suites d'une longue et cruelle maladie, 3 ans après le décès à 71 ans de Jean-Marie Déguignet à l'Hospice de Quimper.
Quand ils abordent Déguignet, les deux ecclésiastiques viennent de ripailler chez leurs collègues curés de Kerfeunteun : « les deux tonsurés d'Ergué-Gabéric qui [revenaient] de fricoter chez leurs confrères de Kerfeunteun puisqu'ils vont tous les jours de presbytère en presbytère. ». Qu'on ne se méprenne pas sur le verbe fricoter : c'est un bretonnisme qui vient du mot breton « friko » désigne un banquet ou un bon repas.
Jean Hascoët s'est illustré pendant la période troublée de l'adoption de la loi de la Séparation des Eglises et de l’État. En 1902 il lutte contre la fermeture de l'école privée tenue par les sœurs blanches de la congrégation des Filles du St-Esprit : « M. Hascoët, organisateur de la résistance a refusé de signer l'engagement qui lui a été présenté ».
La période agitée des inventaires des biens religieux en 1906 le trouva ferme défenseur des droits de l’Église, et l'expédition militaire d'Ergué fut l'une des plus mouvementées de cette campagne préliminaire à la spoliation. En mai 1907 il organise une procession pour fêter le retour des crucifix à l'église paroissiale du bourg.
Face au mépris du recteur Hascoët, Déguignet adopte une position de stoïcisme : « Il ne dépend pas de l'homme le plus ferme d'empêcher qu'on ne l'insulte, mais il dépend de lui d'empêcher qu'on se vante longtemps de l'avoir insulté." Ces paroles ont été dites en latin par un grand philosophe stoïcien et redites en français par un philosophe genevois. »
Plutôt que de prendre sa trique pour casser la gueule du curé, il reste calme, et lui expose ses propres valeurs d'humanité et de moralité. Et il rapproche âprement au recteur son goût pour les jouissances matérielles : « Vous avez pour logement un château somptueux où rien ne manque de ce qui procure bonheur et volupté et vous allez encore tous les jours dans des châteaux semblables vous gorger de délicieuses victuailles, riant, chantant aux nez et à la barbe des pauvres imbéciles qui vous fournissent et qui suent tous ces délices christocoliques. »
A contrario il résume la vie misérable qu'il a vécue : « Et le pauvre et imbécile Déguignet qui a passé toute sa vie dans le travail et la misère, d’abord à mendier du pain pour lui et pour ses parents, a servi comme domestique de troisième classe dans les fermes, ensuite a porté le sac au dos pendant 14 ans, de bataille en bataille et toujours couchant sur la dure, a travaillé pendant quinze ans encore comme cultivateur pour arriver à la fin de tous ces travaux, de toutes ces peines et misères, à loger depuis douze ans dans un trou étroit, humide et froid en hiver, et rôtissoire en été, et dans lequel vous ne voudriez pas loger votre chien, est obligé encore de recevoir des insultes. »
N'ayant pas le sou pour affranchir sa lettre, il attendra 10 jours : « J'ai enfin trouvé trois sous et je vous expédie la réponse à vos insultes. Faites-lui bon accueil, elle est d'un brave et honnête homme, aimant et disant toujours la vérité. »
