La lettre de Déguignet au recteur d'Ergué-Gabéric en janvier 1902
Jean-Marie Déguignet (1834-1905) décrit sa condition de vieillard infirme face à un recteur de paroisse bien imbu de sa personne.
Extrait du cahier manuscrit n° 20 de ses « Mémoires d'un paysan bas-breton ».
Autres lectures : « Jean Hascoët, recteur (1897-1908) » ¤ « Résistance contre l'inventaire des biens religieux à Ergué-Gabéric, journaux divers 1906 » ¤ « DÉGUIGNET Jean-Marie - Mémoires d'un Paysan Bas-Breton » ¤ « DÉGUIGNET Jean-Marie - Histoire de ma vie, l'Intégrale » ¤ « Les 24 cahiers manuscrits de la seconde série des mémoires de Jean-Marie Déguignet » ¤
Présentation
La rencontre est décrite ainsi : « Moi, vieux et chargé de mes haillons mouillés, je me détourne encore pour laisser à ces deux jeunes fripons le bon chemin en me mettant moi-même dans la boue, et un de ces coquins, le chef, dès qu'il m'eut dépassé, me lança une grossière insulte. »
Le chef en question est le prêtre desservant de la paroisse Jean Hascoët, autrement dit le recteur en poste depuis le 13 mars 1897, et son acolyte est l'un de ses deux vicaires. Le « jeune » recteur n'a en fait que 14 ans de moins que Jean-Marie puisqu'il est né en 1850. Jean Hascoët décédera en 1908 dans son presbytère d'Ergué-Gabéric des suites d'une longue et cruelle maladie, 3 ans après le décès à 71 ans de Jean-Marie Déguignet à l'Hospice de Quimper.
Quand ils abordent Déguignet, les deux ecclésiastiques viennent de ripailler chez leurs collègues curés de Kerfeunteun : « les deux tonsurés d'Ergué-Gabéric qui [revenaient] de fricoter [1] chez leurs confrères de Kerfeunteun puisqu'ils vont tous les jours de presbytère en presbytère. ». Qu'on ne se méprenne pas sur le verbe fricoter : c'est un bretonnisme qui vient du mot breton « friko » désigne un banquet ou un bon repas.
Jean Hascoët s'est illustré pendant la période troublée de l'adoption de la loi de la Séparation des Eglises et de l’État. En 1902 il lutte contre la fermeture de l'école privée tenue par les sœurs blanches de la congrégation des Filles du St-Esprit : « M. Hascoët, organisateur de la résistance a refusé de signer l'engagement qui lui a été présenté ».
La période agitée des inventaires des biens religieux en 1906 le trouva ferme défenseur des droits de l’Église, et l'expédition militaire d'Ergué fut l'une des plus mouvementées de cette campagne préliminaire à la spoliation. En mai 1907 il organise une procession pour fêter le retour des crucifix à l'église paroissiale du bourg.
Face au mépris du recteur Hascoët, Déguignet adopte une position de stoïcisme : « "Il ne dépend pas de l'homme le plus ferme d'empêcher qu'on ne l'insulte, mais il dépend de lui d'empêcher qu'on se vante longtemps de l'avoir insulté." Ces paroles ont été dites en latin par un grand philosophe stoïcien et redites en français par un philosophe genevois. »
Plutôt que de prendre sa trique pour casser la gueule du curé, il reste calme, et lui expose ses propres valeurs d'humanité et de moralité. Et il rapproche âprement au recteur son goût pour les jouissances matérielles : « Vous avez pour logement un château somptueux où rien ne manque de ce qui procure bonheur et volupté et vous allez encore tous les jours dans des châteaux semblables vous gorger de délicieuses victuailles, riant, chantant aux nez et à la barbe des pauvres imbéciles qui vous fournissent et qui suent tous ces délices christocoliques. »
A contrario il résume la vie misérable qu'il a vécue : « Et le pauvre et imbécile Déguignet qui a passé toute sa vie dans le travail et la misère, d’abord à mendier du pain pour lui et pour ses parents, a servi comme domestique de troisième classe dans les fermes, ensuite a porté le sac au dos pendant 14 ans, de bataille en bataille et toujours couchant sur la dure, a travaillé pendant quinze ans encore comme cultivateur pour arriver à la fin de tous ces travaux, de toutes ces peines et misères, à loger depuis douze ans dans un trou étroit, humide et froid en hiver, et rôtissoire en été, et dans lequel vous ne voudriez pas loger votre chien, est obligé encore de recevoir des insultes. »
N'ayant pas le sou pour affranchir sa lettre, il attendra 10 jours : « J'ai enfin trouvé trois sous et je vous expédie la réponse à vos insultes. Faites-lui bon accueil, elle est d'un brave et honnête homme, aimant et disant toujours la vérité. »
Transcription et manuscrit
pages 701-704
Eh bien l'autre jour j'ai encore failli à ces devoirs (de supporter les injures et les crimes), sans doute parce que j'ai pris l'habitude. Oui, je venais de laver mes pauvres haillons à la rivière, lorsque, arrivé près de l'hippodrome, dans un chemin étroit et boueux, je rencontre les deux tonsurés d'Ergué-Gabéric qui certainement [revenaient] de fricoter [1] chez leurs confrères de Kerfeunteun puisqu'ils vont tous les jours de presbytère en presbytère. Moi, vieux et chargé de mes haillons mouillés, je me détourne encore pour laisser à ces deux jeunes fripons le bon chemin en me mettant moi-même dans la boue, et un de ces coquins, le chef, dès qu'il m'eut dépassé, me lança une grossière insulte. Comment, à ce moment-là, ma trique, que je tenais de la main droite, et mon panier sous le bras gauche, n'est-elle pas allée casser la tête à ce misérable ? Non, nous sommes restés ma trique et moi calmes comme d'habitude. Je demandai seulement à ce jeune fripon s'il me connaissait, il répondit d'une voix de roquet : oui, certainement et ce fut tout. Cependant, à ce moment je sentis ma main presser la trique et celle-ci tressaillir sous la pression, mais alors les coquins étaient déjà loin, tandis que moi je restais là, planté au milieu de la boue avec mon panier plein de haillons mouillés, ma trique et une insulte de plus sur la conscience. Cependant le lendemain je pris ma plume, pour me venger à ma manière et j'écrivis la lettre que voici à ce jeune fripon et insulteur d'un pauvre vieillard infirme.
Quimper, le 20 janvier 1902
À Monsieur le recteur d'Ergué-Gabéric,
« Il ne dépend pas de l'homme le plus ferme d'empêcher qu'on ne l'insulte, mais il dépend de lui d'empêcher qu'on se vante longtemps de l'avoir insulté. » Ces paroles ont été dites en latin par un grand philosophe stoïcien (Epitecte) et redites en français par un philosophe genevois (Jean-Jacques Rousseau dans l'Emile ou De l'éducation). J'en ai reçu, moi, des insultes dans ma vie, tant les insulteurs sont nombreux parmi ces animaux féroces que les Bretons nomment tud (les gens), surtout parmi ces charlatans et fripons noirs qui n'ont jamais que des insultes, des injures, des calomnies et des menaces en os [sic]. Mais s'il ne m'a pas été possible d'empêcher [les] insultes, j'ai pu, souvent avec l'aide de la fatalité il est vrai, empêcher leurs auteurs de s'en vanter longtemps. Vous avez connu ceux-là, du moins ceux de ce pays, ces misérables sans cœur et sans entrailles qui, non contents de m’insulter firent encore le possible et même l'impossible pour m'arracher un morceau de pain gagné à la sueur de mon front et en versant mon sang sur les champs de batailles, et qui ont été les assassins de ma femme et de mes enfants, pensant aussi m'atteindre plus cruellement encore. Mais j'ai la conscience aussi pure et aussi solide que la conscience de la mère des Macchabées, les crimes de ces bêtes féroce ne peuvent plus m'émouvoir, y étant habitué depuis de nombreuses années. Et votre ignoble insulte de l'autre jour, là-bas, sur le chemin de l'hippodrome, ne m'a causé aucune surprise, quelque grossière et sauvage fût-elle. Il faut s'attendre à tout de la part des prêtres de tous les pays et de toutes les religions. Oui, votre insulte, adressée à un pauvre bonhomme inoffensif, était bien digne d'un prêtre catholique. Ce pauvre malheureux, vieux et infirme, chargé de sordides haillons qu'il venait de laver, s'écarte encore du bon chemin pour vous le laisser, en se jetant avec sa charge au milieu de la boue. Quel nom donnez-vous en votre jargon sacro-saint à une action semblable ? Je connais plusieurs langues toutes très riches en expressions, cependant je ne trouve dans aucune d'elles d'expressions propres à qualifier cette action inqualifiable. Les nationalistes cléricofards et compagnie qui ont fabriqué un nouveau dictionnaire à l'usage des insulteurs des sémites et libres-penseurs, n'ont pas trouvé non plus de mot digne de qualifier votre acte. Il ne dépendait pas de moi de vous empêcher de proférer cette incroyable insulte, mais il dépend de moi de vous empêcher de la renouveler, ou de vous empêcher de vous en vanter longtemps. Car j'aurais pu, et même j'aurais dû vous casser la tête avec ma trique, qui est du reste le seul moyen que nous puissions employer pour nous faire justice nous autres pauvres bougres, roulés, bernés, volés, tondus, saignés, écorchés et insultés par ces vermines à deux pieds. Inutile de nous adresser aux juges, ces autres bipèdes enrobés étant de la même race de vermine que vous autres tonsurés. Car nous sommes toujours et partout dévorés par la vermine. Dans nos trous où nous couchons sur de misérables grabats, nous sommes encore rongés par la petite vermine moins méchante et moins dangereuses que la grosse vermine, elle nous suce un peu de notre sang, il est vrai, mais au moins, elle ne nous insulte pas. En me rendant chez moi après cet odieux attentat, qui me fournira plusieurs pages de plus dans l'histoire de ma vie, je réfléchissais sur la différence qu'il y avait là entre l'insulteur et l'insulté. Vous ne pensâtes pas à cela sans doute, car vous ne pouvez guère penser qu'à vos saintes entrailles, voluptas ventris et aleam similis occis (Volupté du ventre et autres semblables). La différence est grande entre nous. Et d'abord vous me placez certainement, moi, pauvre paysan breton de 3e classe, à 17 degrés au-dessous de vos pieds, vous qui passez votre temps à mentir, à tromper, à extorquer aux malheureux leur argent, leur bon sens et leur raison et vous avez pour logement un château somptueux où rien ne manque de ce qui procure bonheur et volupté et vous allez encore tous les jours dans des châteaux semblables vous gorger de délicieuses victuailles, riant, chantant aux nez et à la barbe des pauvres imbéciles qui vous fournissent et qui suent tous ces délices christocoliques Et le pauvre et imbécile Déguignet qui a passé toute sa vie dans le travail et la misère, d’abord à mendier du pain pour lui et pour ses parents, a servi comme domestique de troisième classe dans les fermes, ensuite a porté le sac au dos pendant 14 ans, de bataille en bataille et toujours couchant sur la dure, a travaillé pendant quinze [ans] encore comme cultivateur pour arriver à la fin de tous ces travaux, de toutes ces peines et misères, à loger depuis douze ans dans un trou étroit, humide et froid en hiver, et rôtissoire en été, et dans lequel vous ne voudriez pas loger votre chien, est obligé encore de recevoir des insultes. Heureusement, j'en aurais bientôt fini avec toutes ces misères. La plupart de mes insulteurs, persécuteurs et bourreaux sont déjà réduits en boue et en fange, matières avec lesquelles ils durent avoir été fabriqués et ceux qui vivent encore souffrent beaucoup, m'assure-t-on, des actes criminels qu'ils ont exercés sur moi. C'est possible. Cela prouve que ces criminels ont encore quelque brin de conscience ? D'après Juvénal, Lucrèce et Virgile, c'était par là, par la conscience, que les citoyens romains étaient punis, c'était elle les vrais enfers des criminels. « Hinc Achuresia fit stultorum denique vita. » (Enfin c'est ici-bas que la vie des sots devient un véritable enfer. » Lucrèce, op. cit., livre III, v. 1023, p. 141). Oui, mais vous autres jésuites, prêtres, fripons et consorts, ne pouvez pas être punis par la conscience, attendu que vous n'en avez pas, vous ne savez même pas ce que c'est, pas plus que vous ne savez ce que veulent dire ces mots humanité, magnanimité, bonté, charité, honnêteté, franchise, loyauté, dignité, amour, honneur vertu, etc. Ces mots ne figurent même pas dans votre jargon d'église. Dans les 67 livres d'absurdités, de stupidités, d'idioties, de niaiseries et de grossièretés judaïques desquels vous extrayez votre jargon inepte, on ne trouve pas un seul mot digne de figurer dans un discours humain. C'est pour ça que vous rabâchez ces grossières absurdités dans une langue inconnue aujourd'hui. Quoiqu'il en soit, je pense bien que les âmes de mes insulteurs, persécuteurs et bourreaux doivent être bien reçues là-haut dans cette boîte apocalyptique dite la nouvelle Jérusalem, vue et [?] par Jean le théologien, l'ex-cousin et l'ex-Antinoüs du Maître. Jusqu'à présent aucun Breton n'était entré dans cette boîte de douze milles stades de long, autant de large et de haut. Car quoique nous ayons eu de grands criminels parmi les Bretons depuis qu'ils ont été christianisés et crétinisés, aucun d'eux n'avait encore commis assez de crimes pour être admis dans ce pandemonium infecte où il n'a jamais été admis que des brigands, des bandits, des voleurs, des adultères, des catins, des lâches, des fainéants, des pourris, des traîtres, des persécuteurs, des bourreaux et des assassins. Mes ignobles bourreaux, les assassins de mes enfants, ont bien mérité d'être admis parmi ceux-là, c'est ce que je leur souhaite pour punition de leurs crimes.
Pour quant aux autres Bretons, [ils] ne vont pas dans ce trou, malgré les efforts que vous faites pour les y faire entrer Nicolas a perdu son temps et son latin en voulant y faire passer Michel Noblet (prêtre breton missionnaire)). Les races celtiques ont un paradis dix mille fois plus grand, plus beau et plus délicieux que cette boîte sémitique, christocolique et apocalyptique, elles ont pour elles cet immense Walhalla, plein de merveilles et où les élus s'enivrent tout le temps d'hydromel et d'ambroisie, servis par les belles et séduisantes Walkyries (NDLR : mythologie germanique et non celtique) et cela durera ainsi usque ad extremo fine (jusqu'à l'extrême limite). C'est plus grand, plus merveilleux et plus délirant que le paradis de Mahomet lui-même, qui [est] cependant bien enviable. Je sais que vous avez tous, vous prêtres et autres porte-robes, de l'aversion et une haine féroce contre les esprits élevés, indépendants et libres-penseurs, autant que vous avez du mépris pour ces pauvres idiots qui vont se traîner à vos pieds, mais il faut que vous ayez aussi une belle dose de litterarum ignorantia (littérature ignorante) ou que vous soyez pétris des pieds à la tête d'impudence, de cynisme et de canaillerie pour venir aujourd'hui avec vos confrères en robes noires et rouges, dits juges, dans un pays civilisé, obliger les citoyens à se découvrir, à se traîner à genoux, à lever la main droite pour jurer devant l'image du plus grand bandit, du plus grand scélérat, du plus grand criminel que ce petit monde ait jamais vu. Dante dit qu'il avait vu aux enfers Mahomet et l'évêque Ruggeri dans d'horribles postures. Mais Dante s'était trompé, c'était David, traître, bandit et assassin, avec son arrière-petit-fils adultérin, renégat, traître, bandit et voleur de blé, de femmes et de cochons qu'il avait vu là. Et le fameux Ganganelli ou Clément XIV, l'assassin des jésuites par lesquels il fut assassiné aussi tant on aimait le sang dans ces usines christocoliques, disait dans un sermon célèbre que ce bandit et monstrueux criminel était tout, que tout était renfermé dans ce divin sauveur, que tout n'était fait et ne subsistait que par lui. Omnia per ipsum et in ipso constant (tout par celui-ci est constant en celui-ci). Oh ! ma Doue beniguet, Intronn Varia ar ganaillez ac ar friponnet, miserere nobis (Oh ! Mon Dieu béni, Notre Dame des canailles et des fripons, ayez pitié de nous). Tout est enfermé dans le ventre de ce vil imposteur et voleur, descendant d'une lignée de bandits, d'adultères, d'incestueux, de traîtres, de lâches, d'impies, d'impudiques et d'assassins. Et cela se dit encore aujourd'hui.
pages 704-707
J'ai eu entre les mains, il y a quelque temps, un volume intitulé Les Quatre Évangiles en un seul (NDLR édition 1889-1900 du chanoine Alfred Weber). Cela veut dire quatre absurdités en une seule imbécillité. Ce volume est approuvé par la vieille momie du Vatican ; un des évêques qui ont aussi approuvé cette immondice a écrit une lettre à l'auteur qui se termine ainsi : « Que Dieu bénisse cette œuvre de propagande catholique : qu'elle fasse connaître partout notre seigneur, que notre seigneur plus aimé, parce qu'il sera plus connu, reprenne possession de la France qui lui appartient à tant de titres, qu'il y soit partout vainqueur. Christus vincit, Christus regnat, Christus imperat. Jean-Pierre - Évêque de Verdun. » Et un certain moine Coubé a répété cela là-bas à Lourdes devant des milliers d'auditeurs, ça c'est pour les élections prochaines. Alors nous verrons ce chasseur de démons et de pourceaux devenir maître de la France, alors il faudra qu'il change encore de peau, car actuellement il est dans la peau d'un mouton ou agneau, agnus Dei qui venenum infierit mondi (agneau de Dieu qui apporte le poison du monde), il faudra qu'il se mette dans la peau du porc Dulac, et sa première personne, l'Éternel Sabaoth, il l'enverra dans la peau de Rochefort, qui a justement une tête semblable à celle de ce farouche Jéhovah, ce créateur du monde juif et chrétien, et sa troisième, a lapous bras (le grand oiseau en breton), qui couvrit Marie de son ombre, et qui éclaira les compagnons du Maître après la mort de celui-ci, il faudra l'introduire dans la peau ou plutôt dans le cerveau de Déroulède qui a grand besoin d'être éclairé. Alors, les juifs, les déicides, c'est-à-dire les sauveurs du monde, puisque la mort de ce criminel était absolument nécessaire pour le sauver, passeront à la chaudière, avec les francs-maçons, les libres-penseurs et les athées, et, selon les réclames de Cunéo d'Ornano et des antisémites, on en fera du fromage, des saucisses, des andouilles et du boudin. Et cela ne sera pas difficile, pourvu que ces anthropophages aient un peu d'énergie et d'audace, car avec le populo actuel, les gens de cette trempe peuvent faire ce qu'ils veulent. Ces masses populaires, ces prolétaires et ces paysans qui [ne] fournissent de leurs peines et de leurs sueurs que le droit, et qui seraient les maîtres s'ils voulaient, ne sont rien, se laissent tondre, saigner et égorger par les individus les plus inutiles du monde. Et ces imbéciles fournisseurs de tout deviennent de plus en plus abrutis, stupides et lâches depuis qu'on les oblige à aller passer leur enfance et leur première jeunesse dans ces cages en pierres dites maisons d'instruction et d'éducation mais qui ne sont que des usines d'abrutissement et de corruption. Je n'ai jamais mis les pieds dans ces pandémoniums corrupteurs, et c'est pour ça que j'ai pu garder mon bon sens naturel, ma conscience, ma raison, ma franchise, ma loyauté et tous les bons sentiments moraux et intellectuels, vertus inconnues chez vous aussi bien que chez tous les exploiteurs de ce pauvre genre humain, car si vous aviez ces vertus, vous seriez des êtres humains et ne pourriez pas par conséquent exploiter l'humanité et on ne pourrait dire de vous : Populum tuum Domini humiliaverunt et hæreditatem tuam vexaverunt (Ils abaissèrent ton peuple Seigneur et maltraitèrent ton héritage).
Mais continuez votre métier d'insulteur de braves gens et d'honnêtes vieillards, il est bon, puisqu'il vous procure toutes les jouissances matérielles que vous pouvez désirer. Quant aux jouissances morales et intellectuelles, elles sont inconnues chez vous, et vous vous en moquez comme des sept péchés capitaux. Les pourceaux, les animaux les plus heureux de la création, seraient bien malheureux s'ils avaient de la moralité et de l'intellect, quoiqu'ils en aient plus que vous, sont utiles et nous rendent en bien au [moins] une dix-millième partie du mal que vous nous faites.
Cette lettre écrite et transcrite dans l'histoire de ma vie, aujourd'hui 20 janvier 1902, mais je ne sais pas quand je pourrais l'expédier n'ayant pas le sou pour l'affranchir, tant ma misère est grande en ce moment dans mon trou, plus petit que le tonneau de Diogène, sans feu, sans lit, sans vêtements et souvent sans pain et sans le sou, et ayant sur la conscience des insultes de misérables charlatans et fripons comme vous qui me font souffrir plus que tout le reste. Si vous avez des observations à faire au sujet de cette lettre, adressez-les moi par écrit. Je suis toujours prêt à répondre, non seulement aux observations, mais à toutes les questions scientifiques, politiques, sociales, morales, philosophiques, théologiques, mythologiques, psychologiques, etc., qui peuvent m'être adressées par écrit.
1er février – J'ai enfin trouvé trois sous et je vous expédie la réponse à vos insultes. Faites-lui bon accueil, elle est d'un brave et honnête homme, aimant et disant toujours la vérité. Ad majorem humanitas gloriam (Pour la plus grande gloire de l'humanité), θεοτωσ και ιερεωσ (les dieux et les héros), koc'h ki (merde de chien en breton).
Déguignet.
Que va dire ce prêtre insulteur de cette lettre dont il n'a jamais vu pareille sans doute ? La montrera-t-il à ses collègues ? Peut-être bien ? En d'autres circonstances, il en aurait probablement fait l'objet d'un sermon terrifiant en vouant l'auteur aux flammes éternelles, il aurait pu même chercher et trouver un fanatique quelconque, toujours facile à trouver dans les masses abruties, pour m'assassiner afin de me précipiter plus promptement dans ces flammes. Cependant s'il connaît un peu l'histoire, il doit regretter de ne pas se trouver au temps heureux où tous les hérétiques, les impies, les libres-penseurs et les athées étaient condamnés au bûcher, à la chaudière, au chevalet, à la roue, etc. Quel malheur pour ces gens-là, quoiqu'ils peuvent toujours se rattraper d'une autre façon ! Étant en bonne intelligence avec tous les riches, avec les députés, les conseillers généraux et municipaux, avec les administrateurs et employés des administrations qui n'ont rien à refuser à ces abrutisseurs du peuple, ils peuvent torturer leurs victimes de mille manières, comme ils en font de moi depuis trente ans, tant par eux-mêmes que par des administrations, des propriétaires, des employés à leurs services. Cependant, si ce misérable prêtre insulteur savait les maux que j'endure depuis huit jours ici, dans ce trou humide et froid, sans feu, sans lit et sans vêtements, accablé de douleur de toutes sortes, par un froid insupportable, il serait heureux et ne manquerait pas de dire que c'est son dieu qui me punit, parce que je suis trop impie et trop pauvre, comme il avait puni Job parce qu'il était trop fidèle et trop riche. Ce dieu criminel ne manque jamais de prétexte pour punir. Il emploie toutes les malices et toutes les roueries et il tend à ses victimes tous les pièges imaginables pour les pincer toutes, d'une façon quelconque. Mais les plus punies de toutes ces victimes seront celles qui seront attirées dans le piège paradisiaque, si bien tendu, aux chrétiens de toutes les sectes, sur toutes les parties de ce petit monde. Dans ce piège, les victimes sont prises et roulées depuis le berceau jusque [la] tombe. Et après, leurs âmes, si elles en ont, sont obligées d'aller passer l'éternité dans cette boîte apocalyptique de douze milles stades cubes au milieu de la plus grande fripouillerie judaïque. Je remercie de bon cœur tous ces prêtres qui m'ont exclu de cette immonde prison judaïco-christocolique, c'est une immense compensation des maux qu'ils m'ont infligés en ce monde. Leus vobis enimicos mei (vous mes ennemis).
Fac-similé du cahier n° 20
Annotations
- ↑ 1,0 et 1,1 Fricoter, vb. : Friko désigne un bon repas, un gueuleton pour les grandes occasions : « Evit festiñ meurlarjez pa vezo deuet, ni rayo friko » (Quand on fêtera le mardi gras, nous ferons un fricot). De là vient le verbe frikotiñ (banqueter) et les qualificatifs de frikoter et frikoterez (fricoteur ou fricoteuse), des mots désuets au charme certain (source : https://www.tresor-breton.bzh). [Terme BR] [Lexique BR]
