Un accident dramatique à la papeterie de l'Odet, journaux 1895

De GrandTerrier

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Un ouvrier papetier de 30 ans, travaillant aux piles raffineuses d'Odet, broyé par un arbre de transmission et un cylindre, et victime de la mécanisation industrielle de la fin du XIXe sècle.

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Autres lectures : « Déguignet face aux machines de la papeterie Bolloré à la fin du XIXe » ¤ « DÉGUIGNET Jean-Marie - Histoire de ma vie, l'Intégrale » ¤ « René-Guillaume Bolloré (1847-1904), entrepreneur papetier » ¤ « Conversation avec Marjan et Fanch Mao (1982) » ¤ « BOLLORÉ René - Livre d'or des papeteries » ¤ 

Présentation

Le fait-divers d'août 1895 a eu immédiatement des échos dans les différents journaux départementaux (Le Finistère [1], Le Courrier du Finistère [2], L'Union Agricole [3]), nantais (Le Phare de la Loire) et national (Le Petit Parisien).

À la lecture des coupures de presse, on comprend que c'est la consternation à la manufacture papetière de M. Bolloré à Odet : « Ce malheureux avait été saisi par les vêtements entre une courroie de transmission et un cylindre, en enfourchant l'arbre de transmission autour duquel se trouvait encore une partie de ses vêtements. Il avait eu la colonne vertébrale fracturée et les pieds arrachés.  »

La victime Louis-Marie Tandé, en charge de 8h à minuit de la surveillance des machines et engrenages du rez-de-chaussée, a sans doute été imprudent : « il était expressément défendu de passer par cet endroit qui est un passage très dangereux ». Il habitait successivement à Stang-Odet et à Luzigou, près de l'usine, et il laisse derrière lui une veuve, Marie-Barbe Hemidy, et trois enfants en bas-âge.

Les cylindres désignent vraisemblablement l'endroit où était préparée la pâte à papier dans de grandes piles raffineuses tournant en continu grâce à des courroies et arbres de transmission (et non près des cylindres dits sécheurs dédiés à la confection finale des feuilles de papiers) . L'endroit en-dessous de la salle des piles - photographiée ci-dessous dans les années 1930 - était désigné en breton par les ouvriers par ce terme : « ar meilhioù » (les moulins).

La salle des piles en 1930, Livre d'or des papeteries R. Bolloré

Dans une interview en 1982, soit 87 ans après le drame, la chiffonière Marjan Mao a gardé le souvenir du nom de la victime près des "meilhioù" : « Tad an Tande a zo bet lazhet n'eo ket ? » (le père Tandé y a été tué n'est-ce pas?].

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Dans les années 1895-97, le paysan bas-breton Déguignet a aussi évoqué dans ses mémoires l'usine à papier. Il y dénonce des machines à couper les bras des ouvriers : non pas de façon littérale, mais pour les effets de licenciements massifs : « Une nouvelle machine arrivée l'autre jour du Creusot et qui fait à elle seule l'ouvrage de dix ouvriers et par conséquent le patron a mis douze ouvriers dehors ».

Après avoir visité les lieux, il fait cette description de l'usine d'Odet : « Je voyais des machines tourner partout, en dehors, en haut, en bas, à droite et à gauche. En haut je voyais des monceaux de choses informes s'engouffrer dans des auges où ils étaient broyés et mis en pâte, de là ils passaient dans d'autres auges, puis de là ces monceaux de pourriture purifiés et devenus pâte claire passaient dans des tuyaux qui les déversaient sur un plateau de fer chauffé à la vapeur. Là, la pâte claire se transformait immédiatement en papier, puis ce papier s'enfilait ensuite à travers une quantité de cylindres tournant en sens inverse pour aller sortir à vingt mètres plus loin où il était repris par d'autres machines qui le découpaient en format voulu. »

Transcriptions

Courrier du Finistère du 24.08

Ergué-Gabéric - Mort accidentelle - Le 14 courant, vers 11 du soir, le sieur Nicolas Floch, chargé du service des cylindres à la papeterie de l'Odet, se trouvait de service à l'étage supérieur de la manufacture, lorsqu'il remarqua un ralentissement subit dans le fonctionnement des cylindres. Immédiatement, il descendit au rez-de-chaussée éclairé par la lumière électrique pour en savoir la cause.

En y arrivant, il trouvait le nommé Louis-Marie Tandé, âgé de 30 ans, veilleur de nuit, allongé sous un des arbres de transmission. Le pauvre Tandé ne donnait plus signe de vie. Il avait la colonne vertébrale fracturée, les mains et le bras gauche fortement comprimés, les pieds arrachés.

Ce pauvre homme qui avait la surveillance des cylindres du rez-de-chaussée, de 8 heures du soir à minuit, a été saisi par ses vêtements entre une courroie de transmission, en enfourchant l'arbre de transmission, autour duquel se trouvait encore une partie de ses vêtements. On pense qu'il devait se rendre au compteur, mais il était expressément défendu de passer par cet endroit qui est un passage très dangereux.

Le pauvre Tandé laisse une veuve avec 3 enfants en bas âge.

Phare de la Loire du 19.08

ERGUÉ, 17 août. - Broyé. - Avant-hier soir, Nicolas Floch, chargé du service des cylindres à la papeterie de l'Odet-en-Ergué-Gabéric, vit qu'un ralentissement se produisait dans leur marche. Il descendit à l'étage inférieur et aperçut, allongé sans vie sur un des arbres de transmission, le nommé Louis Tandé, âgé de trente ans, veilleur de nuit ; il avait eu la colonne vertébrale fracturée et les pieds arrachés. Il laisse une veuve et trois petits-enfants. Cet accident est dû à son imprudence.

Le Finistère du 17.08, L'Union Agricole du 18.08,

Ergué-Gabéric - Le 14 de ce mois, vers 11 heures du soir, le sieur Floch (Nicolas), âgé de 52 ans, chargé du service des cylindres à la papeterie de l'Odet, appartenant à M. Bolloré, était de service à l'étage supérieur de la manufacture. Tout à coup il s'aperçut qu'un ralentissement se produisait dans le fonctionnement des cylindres. Il descendit aussitôt au rez-de-chaussée, éclairé par la lumière électrique. Il aperçut alors le nommé Tandé (Louis-Marie), âgé de 30 ans, veilleur de nuit, allongé sous un des arbres de transmission et ne donnant plus signe de vie. Il venait de succomber à la suite d'un accident terrible.

Ce malheureux avait été saisi par les vêtements entre une courroie de transmission et un cylindre, en enfourchant l'arbre de transmission autour duquel se trouvait encore une partie de ses vêtements. Il avait eu la colonne vertébrale fracturée et les pieds arrachés.

Tandé avait la surveillance du rez-de-chaussée, de huit heures à minuit. En faisant sa ronde, il devait par les corridors et non par l'endroit dangereux où il a trouvé la mort. Il avait voulu sans doute abréger son chemin pour se rendre plus vite au compteur.

Tandé laisse une veuve et 3 enfants en bas âge.

Le Petit Parisien du 18.08

Quimper - Avant-hier soir, Nicolas Floch, chargé du service des cylindres à la papeterie de l'Odet-en-Ergué-Gabéric, vit qu'un ralentissement se produisait dans leur marche. Il descendit à l'étage inférieur et aperçut, allongé sans vie sur un des arbres de transmission, le nommé Louis Tandé, âgé de trente ans, veilleur de nuit ; il avait eu la colonne vertébrale fracturée et les pieds arrachés. Il laisse une veuve et trois petits-enfants. Cet accident est dû à son imprudence.

Coupures de presse

Annotations

  1. Le Finistère : journal politique républicain fondé en 1872 par Louis Hémon, bi-hebdomadaire, puis hebdomadaire avec quelques articles en breton. Louis Hémon est un homme politique français né le 21 février 1844 à Quimper (Finistère) et décédé le 4 mars 1914 à Paris. Fils d'un professeur du collège de Quimper, il devient avocat et se lance dans la politique. Battu aux élections de 1871, il est élu député républicain du Finistère, dans l'arrondissement de Quimper, en 1876. Il est constamment réélu, sauf en 1885, où le scrutin de liste lui est fatal, la liste républicaine n'ayant eu aucun élu dans le Finistère. En 1912, il est élu sénateur et meurt en fonctions en 1914.
  2. Le « Courrier du Finistère » est créé en janvier 1880 à Brest par un imprimeur Brestois, Jean-François Halégouët qui était celui de la Société anonyme de « l'Océan » qui éditait à Brest depuis 1848 le journal du même nom, et par Hippolyte Chavanon, rédacteur en chef commun des deux publications. Le but des deux organes est de concourir au rétablissement de la monarchie. Le Courrier du Finistère est, de 1880 à 1944, un journal hebdomadaire d'informations générales de la droite légitimiste alliée à l'Église catholique romaine jusqu'au ralliement de celle-ci à la République. Il est resté ensuite le principal organe de presse catholique du département, en ayant atteint un tirage remarquable de 30 000 exemplaires en 1926. Rédigé principalement en français, il fait une place remarquable à la langue bretonne, qui est, alors, pour certains ruraux, la seule langue lisible, grâce à l'enseignement du catéchisme. Ayant continué de paraître pendant l'Occupation allemande (1940-1944), Le Courrier du Finistère fait l'objet d'une interdiction de parution. Pour lui faire suite, le diocèse de Quimper a suscité la création d'un hebdomadaire au contenu unique, mais sous deux titres, le Courrier du Léon et le Progrès de Cornouaille.
  3. L'Union agricole et maritime, qui a d'abord été appelée L'Union agricole du Finistère est un journal local d'informations générales qui a paru à Quimperlé (Finistère) de 1884 à 1942. Il a connu des orientations éditoriales différentes, selon ses propriétaires successifs. La périodicité a aussi été variable : bi-hebdoadaire, tri-hebdomadaire et hebdomadaire. Avec pour sous-titre Organe Républicain Démocratique de la région du Nord-Ouest, le journal paraît le 1er août 1884 à l'initiative du conseiller général de Quimperlé, James Monjaret de Kerjégu, un riche propriétaire terrien et ancien diplomate résidant à Scaër.



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Thème de l'article : Reportages, revues de presse Création : février 2014    Màj : 26.01.2024