Billet du 02.05.2026

De GrandTerrier

Arrestation d'un terrassier après les émeutes de la cité Jeanne-d'Arc


Il fut un temps où la journée du 1er Mai n'avait rien d'une fête, où les forces de l'ordre étaient sur le pied de guerre et où les manifestants risquaient gros. Et cela vaut pour Jean Espern, ouvrier terrassier natif du village de Quélennec.

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Jean Espern est un manifestant natif de Quélennec en Ergué-Gabéric, arrêté le 2 mai 1934 par la police suite aux violences de la veille dans la cité Jeanne-d'Arc dans le 13e arrondissement de Paris, conformément aux faits relatés dans les journaux locaux, notamment l'Ouest-Eclair, et dans le quotidien communiste L'Humanité.

Les émeutes de la cité Jeanne d'Arc le 1er mai 1934 à Paris ont été mentionnées très brièvement dans les journaux locaux « Le Finistère » et le « Courrier du Finistère ». Par contre dans « L'Ouest-Eclair » les faits sont développés par un reportage sur place les jours suivants, et « L'Union Agricole » reprend cette information en donnant également les noms des personnes interpellées d'origine bretonne : « Le lendemain matin, plusieurs arrestations étaient opérées, dont celles de trois Bretons : Jean-Marie Sinquin, François Péret, de Rosporden, et Jean Espern, d'Ergué-Gabéric. ».

Ces deux journaux font même la morale : « Ces trois petits Bretons auraient sans doute pu vivre chez eux, sinon dans l'opulence, du moins dans la paix et l'honnêteté, tandis que là-bas ... Puisse du moins leur exemple servir de leçon à d'autres qui pourraient se laisser tenter par le même rêve. »

Dans le journal communiste « L'Humanité », le déroulement de cette journée du 1er mai est détaillé, avec tout d'abord des échauffourées pendant la manifestation à Alfortville, puis des barricades et des tirs devant la cité Jeanne-D'arc du 13e arrondissement en fin d'après-midi et pendant la nuit. Le journaliste Paul Vaillant-Couturier y écrit : « À peine la bataille d'Alfortville se terminait qu'une nouvelle provocation policière qui établit sans contestation possible la préméditation du gouvernement pour faire du Premier Mai une journée sanglante, éclatait. Cette fois c'était dans le treizième, où les ouvriers et les étudiants manifestaient pour exiger la libération de leur élu arrêté le matin, Monjauvis »

Il ne s'agit pas de simples débordements, mais d'une rébellion plus profonde qui d'ailleurs peut expliquer l'arrivée du Front Populaire en 1936. Et à cette époque le 1er mai n'est pas encore la Fête du travail (instaurée en 1941 par le maréchal Pétain), mais est la journée des revendications ouvrières et salariales.

L'un des combattants bretons, le dénommé Jean-Marie Sinquin originaire de Scaër , donne son interprétation : « La misère ! Nous avons trop de misère. Montez donc chez moi, et vous verrez si on peut redouter la mort pour sortir d'où nous sommes. ».

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La rue Nationale dépavée après les troubles à la cité Jeanne-d'Arc

Le journaliste obéit à l'injonction : « Je suis monté au "domicile" de Sinquin, sis au troisième étage de la trop fameuse cité, et je dois avouer que le Scaërois n'avait pas exagéré : je n'ai jamais rien vu de plus sordide, de plus sale, de plus triste que ce pauvre taudis. » La cité Jeanne-d'Arc sera entièrement rasée en 1939.

En mai 1934, une vingtaine d'ouvriers, la plupart âgés d'environ 25 ans, sont arrêtés pendant les émeutes, et surtout le lendemain matin de très bonne heure : « Vers 5 heures, des flics en bourgeois entrent dans la cité, où jusque-là personne ne s'est risqué. Sans mandat, ils arrêtent. Une femme, dans un escalier, simplement, parce qu'elle n'est pas couchée. ».

Parmi les ouvriers arrêtés, on compte Jean Espern né le 22 février 1906 à Quélennec, ses parents Mathias Espern et Marie Anne Le Meur y étant agriculteurs. Sans doute vient-il en région parisienne après la vague d'émigration dans les années 1890-1910 aux carrières de Saint-Chéron (département de Seine-et-Oise) où les gabéricois exercent les métiers de carriers et terrassiers. Toujours est-il qu'à Quélennec, étant le 9e d'une fratrie de 12 enfants, il n'a aucun avenir économique sur place en 1925-30 et doit partir loin comme ouvrier terrassier.

A priori, Jean Espern ne restera pas longtemps en prison après les événements de mai 1934 : il faut dire que tous les travailleurs seront défendus par les avocats du service juridique du Secours Rouge International, et le Parti Communiste se démene pour les libérer avec ce slogan repris dans l'Humanité : « Linier, Perez, Brillant, Ménard, Delavallée, Maurice Laborde et Espern doivent être libérés ! » . Ce dernier quittera la cité Jeanne-d'Arc pour revenir au pays et se mariera en 1949 avec Marie Catherine Daoudal à Ergué-Armel où il décède en 1953.


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En savoir plus : « Jean Espern sur les barricades du 1er mai à Paris, journaux locaux, L'Humanité 1934 », espace Journaux.




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