Satire de la chasse du Roi René Bolloré, Le Finistère 1930

De GrandTerrier

JournalVendeur.jpg

Des billets acerbes dans un journal républicain contre les pratiques de chasse de l'entrepreneur papetier René Bolloré.

JournalLeFinistère.jpg

Sources : Un billet de Louis Gildas publié en juillet 2025 dans « Faits divers en Cornouaille » et deux entrefilets dans le journal « Le Finistère » [1] de février et mars 1930.

Autres lectures : « René Bolloré (1885-1935), entrepreneur » ¤ « Invectives du comité de Défense Laïque contre René Bolloré, Le Cri du Peuple 1927-1929 » ¤ « Un terrible sanglier solitaire tué et empaillé par René Bolloré » ¤ « 1897 - Homologation de la Société de chasse "La Saint-Guénolé" » ¤ « Les 29 sociétés de chasse gabéricoises, OF-LQ 1984 » ¤ « Louis Guyader (1842-1920) de Squividan, agriculteur républicain » ¤ 

Présentation

En juillet 2025 Louis Gildas publie aux Editions du Palémon ses « Faits divers en Cornouaille » (1901-1995) dans lesquels l'année 1930 démarre par ce billet « La chasse continue » se passant à proximité de la papeterie d'Odet sur « les landes du Vrudic » (prononciation locale du toponyme Vrugic, orthographié à tord sans le c final dans le livre). Il est dit que la sortie champêtre des « chasseurs de la papeterie de l’Odet » fait suite à une première chasse en février sur les terres du village voisin de Quélennec.

Comme aucune source n'est indiquée, une enquête s'imposait : le texte de Louis Gildas est la reprise partielle d'une seconde lettre d'un lecteur signant « Un lapin rescapé » dans les colonnes du journal républicain « Le Finistère » [1]. La première datée du 8 février a pour titre « La chasse du Roi » et la seconde « La chasse continue » du 15 mars.

Dans le premier article à l'humour ciblé et aiguisé, le nom du patron de chasse est désigné explicitement : « le tout puissant M. Bolloré », « patron de dix intrépides disciples de Nemrod » [2] et « seigneur d’Ergué ».

Ce qui est reproché à l'entrepreneur Bolloré est de louer des terres de chasse, en dehors de ses propriétés personnelles, d'y faire des battues bruyantes (plus de 50 coups de feu lors d'un dimanche à Quélennec), alors que, s'il était vraiment un « lieutenant de louveterie » [3] (c'est-à-dire en charge de la régulation de la faune), il utiliserait des méthodes plus silencieuses comme les « bourses » (filets munis d'un cordon coulissant) et les furets.

Le journaliste ne manque pas de relever les antagonismes politiques de cette affaire cynégétique : les chasseurs de la papeterie opèrent sur une terre de Quélennec dont le fonds appartient à un « adversaire politique de leur patron ». On sait que Squividan un peu plus loin est le pays d'un grand républicain, Louis Guyader décédé en 1920, et des sympathisants de ce dernier sont présents parmi les agriculteurs voisins.

BlogBolloréChasseur.jpg

De plus en mars, c'est un accident qui est constaté du coté de Vruguic lors d'une chasse au lapin sauvage : une voisine est surprise par un coup de fusil « tiré à peu de distance d’elle », tombe à terre et a les 2 bras cassés. Son nom n'est pas entièrement révélé, il s'agit de « cette pauvre demoiselle C... » (peut-être de la famille des Cloarec de Beg-Menez ?).

Le bruit de la pétarade, « Pan, pan, pan ! Pan, pan, pan ! », donne l'occasion au journaliste de déclamer deux vers rédigés à la façon du fameux poème de Victor Hugo (grande figure tutélaire de la République) « Après la bataille » [4] : « Un coup passa si près, / Qu’une brave dame tomba ».

En conclusion, cette histoire de chasse illustre bien le climat politique de la Bretagne des années 1930 où s'affrontent deux clans :

  • les « Blancs » (conservateurs, royalistes ou catholiques) : camp de René Bolloré, grand industriel de la région.
  • les « Rouges » (Républicains, laïcs, radicaux ou socialistes) : camp du journal Le Finistère et son fondateur le député Louis Hémon.

Transcriptions, coupures

Édition du 8 février 1930 :

Ergué-Gabéric.

La chasse du Roi. — On pouvait penser que depuis que nous sommes en République les lois ou règlements étaient les mêmes pour tous les citoyens français et que ceux-ci, si haut placés fussent-ils, devaient également les respecter.

Mais Ergué-Gabéric est-il toujours en France ? On pourrait en douter devant le sans-gêne avec lequel certaines gens sont traitées par le tout puissant M. Bolloré.

Locataire de diverses chasses environnant ses propriétés personnelles ; de plus, lieutenant de louveterie, M. Bolloré prétend avoir le droit de détruire à toute époque de l’année le lapin sur les terres louées par lui.

Mais oublierait-il qu’en temps prohibé il ne peut le faire qu’avec bourses ou furets et non avec des fusils ?

Aussi, grande fut la surprise dimanche dernier d’entendre dans les parages de Quélennec des coups de feu se succéder. On en compta plus de 50.

Le tir terminé, 11 pièces (c’est peu) figuraient, dit-on, au tableau de chasse des dix intrépides disciples de Nemrod qui s’en donnèrent à cœur joie et avec une ardeur d’autant plus vive qu’ils savaient opérer sur une terre dont le fonds appartient à un adversaire politique de leur « patron ».

Étranges mœurs, en vérité !

On comprendrait que M. Bolloré exerçât son talent de lieutenant de louveterie en temps prohibé, s’il y avait réellement abondance de gibier malfaisant, mais ce n’est pas le cas.

Toutefois, que ses hommes remisent donc leurs armes à feu, comme la loi les y oblige, ou bien qu’ils aillent faire leur petite guerre sur l’immense royaume du seigneur d’Ergué.

La place — à défaut de lapins... ou de procès-verbaux mérités — ne leur manquera certes pas...

Un Lapin rescapé.

Finistère19300208Chasse.jpg

Édition du 15 mars 1930 :

Ergué-Gabéric.

La chasse continue. — Après avoir exterminé les lapins de Quélennec — du moins ils s’en vantent — les adroits chasseurs de la papeterie de l’Odet se retrouvaient le dimanche 2 mars sur les landes du Vrudic, les cartouchières bien garnies et l’œil vif.

Ce fut, en effet, une nouvelle et impressionnante fusillade devant laquelle fuyaient non seulement le gibier (dont je fais partie) mais aussi les prudents habitants se trouvant dans le champ de tir de nos Nemrods en goguette. Quelle hécatombe, mes aïeux !

Pan, pan, pan ! Pan, pan, pan !

Mais...

Un coup passa si près,
Qu’une brave dame tomba ...

Elle tomba même si mal, cette pauvre demoiselle C..., qui avait sursauté puis était chue au bruit d’un coup de feu tiré à peu de distance d’elle, qu’elle se cassa le bras en deux endroits.

L’histoire ne dit pas qui paya le docteur mandé en hâte auprès de la blessée. Peu importe d’ailleurs...

Mais quant à moi, chassé de Quélennec, rescapé du Vrudic, où vais-je maintenant me terrer pour ne pas risquer de recevoir dans le dos, comme certain citoyen de la commune, la charge de quelque malencontreux fusil dont les balles ne sont, hélas ! pas bourrées de papier à cigarette ?

Chasseurs, je vous en prie, épargnez-moi !

Le lapin deux fois rescapé.

Finistère19300315Chasse.jpg

Billet de Louis Gildas :

1930
Ergué-Gabéric
La chasse continue !

Après avoir exterminé les lapins de Quélennec – à tout le moins ils s’en vantaient –, les adroits chasseurs de la papeterie de l’Odet se retrouvaient, les cartouchières bien garnies et l’œil vif, le dimanche 2 mars, sur les landes du Vrudi. Ce fut, en effet, une nouvelle et impressionnante fusillade devant laquelle fuyaient non seulement le gibier, mais aussi les imprudents habitants qui avaient la malchance de se trouver dans le champ de tir des nemrods en goguette. Ce fut une véritable hécatombe. Pan, pan, pan… Et le coup passa si près qu’une brave dame tomba !

Elle tomba même mal, cette pauvre demoiselle C. D’abord, elle sursauta de surprise et, de saisissement, chut au bruit d’un coup de feu tiré à peu de distance d’elle. Dans sa culbute, elle se cassa le bras en deux endroits.

L’histoire ne dit pas qui paya le médecin mandé en hâte près de la blessée, peu importait d’ailleurs.

Où aurait-on dû se terrer pour échapper à la charge de quelques malencontreux chasseurs dont les cartouches n’étaient, hélas, pas bourrées de papier à cigarette ?

LouisGildasFaitsDiversCouv.png

Annotations

  1. 1,0 et 1,1 Le Finistère : journal politique républicain fondé en 1872 par Louis Hémon, bi-hebdomadaire, puis hebdomadaire avec quelques articles en breton. Louis Hémon est un homme politique français né le 21 février 1844 à Quimper (Finistère) et décédé le 4 mars 1914 à Paris. Fils d'un professeur du collège de Quimper, il devient avocat et se lance dans la politique. Battu aux élections de 1871, il est élu député républicain du Finistère, dans l'arrondissement de Quimper, en 1876. Il est constamment réélu, sauf en 1885, où le scrutin de liste lui est fatal, la liste républicaine n'ayant eu aucun élu dans le Finistère. En 1912, il est élu sénateur et meurt en fonctions en 1914.
  2. Nemrod est un personnage de la Bible décrit comme un « vaillant chasseur devant l'Éternel ». Au fil des siècles, son nom est devenu synonyme de « grand chasseur ». Par extension, un « disciple de Nemrod » est quelqu'un qui pratique l'art de la chasse.
  3. La louveterie est une institution créée par Charlemagne en 813 qui a à l'origine pour but principal la destruction des loups. Au fil des siècles le lieutenant de louveterie a conservé son rôle de régulateur de la faune et est chargé d'organiser des battues administratives pour réguler les animaux classés comme nuisibles ou malfaisants (sangliers, renards, et à l'époque les lapins qui ravageaient les récoltes).
  4. Le texte exact du poème de Victor Hugo : « Tiens, dit-il, et sur lui lâche le coup de feu. / Le coup passa si près que le chapeau tomba / Et que le cheval fit un écart en arrière) »



Tamponsmall2.jpg
Thème de l'article : Coupures de presse relatant l'histoire et la mémoire d'Ergué-Gabéric Création : Février 2026    Màj : 21.02.2026