Billet du 05.09.2026
Une hermine ailée d'hermine plain sculptée au fronton de la Tour
On reste cette semaine sur le thème du patrimoine, avec, à Kerdévot, cette pierre sculptée en bas relief représentant une hermine passante accolée d'une jarretière flottante, et constituant l'emblème des ducs de Bretagne.
Les mémorialistes, historiens et passionnés d'archéologie du XIXe et XXe siècle ne l'ont guère mentionnée dans leurs inventaires : ni Paul Peyron et Jean-Marie Abgrall dans leur notice de la paroisse d'Ergué-Gabéric, ni René Couffon et Alfred Le Bars dans leur répertoire des églises et chapelles du diocèse de Quimper et du Léon, ni Louis Le Guennec dans son histoire de Quimper Corentin et son canton, ni l'architecte Joseph Bigot dans ses plans et croquis. À croire que l'ouvrage était très haut perché et qu'il fallait de bons yeux pour l'apercevoir.
Par contre Anatole Le Braz avait bien remarqué le bas relief le 29 juin 1899 : « Venu ce soir à Kerdévot. Remarqué l’hermine ailée qui est sculptée au fronton de la Tour ». L'aile en question est la représentation de la bannière ducale ornée de mouchetures d'hermine que l'animal porte comme une écharpe. On a donc ici deux variantes de l'hermine :
La « moucheture » classique sur la bannière ou jarretière.
L'écu « d'hermine plain », c'est-à-dire entièrement blanc et tacheté de mouchetures noires, fut adopté au début du règne de Jean III le Bon (1312-1341). Cette fourrure héraldique était constituée des peaux de l'animal cousues côte à côte et alternées en hauteur ; et les queues à l’extrémité toujours noire étaient posées en quinconce au centre de chaque peau et attachées par trois petites agrafes.
L'animal dénommé « hermine passante » en héraldique.
Ses premières utilisations datent de la fin du XIVe siècle, sur les pièces de monnaie bretonnes, et sur le collier de l'ordre de l'Hermine, ordre militaire et honorifique institué par le duc Jean IV.
Le duc Jean IV, entre 1380 et 1385, fit également construire le château de l'Hermine à Vannes pour renforcer l'enceinte de la ville et y créer la résidence des ducs de Bretagne jusqu'au milieu du XVe siècle. Les armoiries de la Vannes avec une représentation d'une « hermine passante cravatée d'hermine doublée d'or » sont attestées depuis le XVe siècle.
Roger Barrié, spécialiste reconnu des chapelles cornouaillaises et de leurs vitraux, a analysé les raisons économiques et culturelles de la présence ducale dans les campagnes bretonnes dès le XVe siècle : les nombreux voyages des ducs dans tout le pays, leurs programmes d'aide à la constructions de sanctuaires au XVe siècle, et les exonérations de charges pour accélérer les chantiers ... En contrepartie les chapelles portaient les emblèmes de leurs donateurs.
Quant à Ergué-Gabéric la présence de l'emblème ducal est manifeste sur la maîtresse-vitre de l'église paroissiale et sur le bas-relief du clocher de la chapelle de Kerdévot.
D'autres marques ducales sont également visibles sur la charpente du chœur sous la forme d'un écu plein de Bretagne, peut-être sur un blason sculpté (aujourd'hui martelé) au-dessus du porche principal, et enfin sur une sablière de la nef sur un écu ducal en alliance avec les fleurs de lys du roi de France.
Au-dessous de l'hermine passante, le blason entouré de palmes et timbré d'une couronne comtale représente les armoiries des Lopriac « De sable ; au chef d'argent, chargé de trois coquilles de gueules » sont la marque de Guy-Marie de Lopriac, comte de Donges, maréchal des camps et armées du Roi, seigneur de Botbodern en Elliant, qui finança les travaux de restauration du clocher et de construction de la sacristie en 1702-1705.
Mais il est vraisemblable que la pierre avec l'hermine ducale était là bien avant la reconstruction du clocher avec l'ajout de tourelles latérales, elle est bien plus érodée que le blason des Lopriac. La pierre ducale ancestrale a du être replacée à l'identique en sa place privilégiée. Il est à noter que l'hermine et le blason, du fait de leur position haute, ont échappé aux opérations de martèlement à la Révolution, à la différence des blasons juste au-dessus du porche.
Quant à la datation exacte de l'hermine passante, il est improbable qu'elle soit du XIVe sous le règne de Jean V. Ni même ou début du XVe siècle sous le duc Jean V qui finance aussi de nombreuses érections d'édifices religieux, notamment la cathédrale de Quimper. La date de 1489 étant visible sur la maîtresse-vitre de Kerdévot, il est plausible que la chapelle de Kerdévot soit bâtie dans les années 1470-1480, ce qui nous ramène au règne du duc François II, petit-fils de Jean IV et père d'Anne de Bretagne.
Au-delà de Kerdévot, voici un mini-inventaire des hermines passantes bretonnes sculptées dans la pierre ou le bois, en se basant principalement sur l'enquête de Jean-Yves Cordier (site https://www.lavieb-aile.com) :
- Portail sud de la cathédrale Saint-Corentin de Quimper, hermine passante colletée de la jarretière flottante À MA VIE.
- Portail nord du transept de la cathédrale de Quimper, hermine passante plus simple ressemblant étrangement à celle de Kerdévot.
- Collégiale Notre-Dame du Folgoët, frise d'hermines passantes et la devise À MA VIE en pierre de Kersanton.
- Église haute Notre-Dame de Quimperlé, place St-Michel, sablières incluant plusieurs hermines passantes colletées de la jarretière.
- Porte de la façade sud de la chapelle de Quilinien en Landrévarzec, pierre érodée avec une hermine colletée de la jarretière flottante.
