Protestations contre le recel de biens du culte à Botmeur, Le Cri du Peuple 1926
La dénonciation du dépouillement d'une chapelle de Botmeur et restitution de plats et statues par l'entrepreneur René Bolloré [1].
Sources : coupures de presse de juillet et août 1926 du journal Le Cri du Peuple du courant socialiste S.F.I.O.
Autres lectures : « Invectives du comité de Défense Laïque contre René Bolloré, Le Cri du Peuple 1927-1929 » ¤ « La chapelle de Coat-Quéau transportée à Cascadec, Courrier Illustration 1927-28 » ¤ « La reconstruction et bénédiction de la chapelle de Cascadec, Kannadig 1927 » ¤ « CAOUISSIN Youenn - Vie de l'abbé Yann-Vari Perrot » ¤ « Croas-ar-Gac, une vierge menacée » ¤
Présentation
Il s'agit d'une enquête titrée « Mon Curé chez les pauvres » paru en juillet-août 1926 dans 4 numéros successifs du journal brestois « Le Cri du peuple » de l'Organe S.F.I.O. [2] d’Éducation et de Combat socialistes, hebdomadaire dirigé par le député franc-maçon Emile Goude.
Les articles sont signés des initiales L.P., à savoir Louis Pichon, à l'époque l’un des responsables de la section de Chateauneuf-du-Faou du Parti socialiste SFIO [2]. Élu en avril 1930 secrétaire de cette section, il intervient dans les colonnes du journal comme chroniqueur et correspondant local du centre Finistère.
À ce titre il évoque un scandale qui vient de se produire dans la paroisse de Botmeur : dans une église érigée en 1907-1908, des objets sacrés ont été cédés par le curé « à un de ces pilleurs d'église qui parcourent les campagnes en abusant de l'ignorance, de la bêtise et, parfois — j'ai honte de le dire — de la cupidité de certains desservants ».
Une enquête est diligentée à la demande du maire et du préfet, ceci avec un indice la plaque numérologique d'une voiture Renault 6 CV n° 5945-L7 qui se serait garée devant le presbytère. Le Commissaire spécial de Quimper fournit une première réponse : il s'agit de l'automobile de « M. Le Berre, voyageur de la maison Le Paul, articles religieux, place St Corentin, à Quimper, ce représentant de commerce était venu prendre, pour la réparer, la hampe d'une croix fournie autrefois par la dite maison. »
Et il complète par l'implication d'une autre personnalité dans la détention des statues et des plats de quête : « Deux statues en bois et 4 assiettes bretonnes de Locmaria, provenant de l'ancienne chapelle paroissiale de Botmeur avaient été remises, il y a plus d'un an, moyennant un prix à fixer ultérieurement, à M. Bolloré, fabricant de papier à Ergué-Gabéric, par M. Le Gall, desservant de la paroisse de Botmeur, en reconnaissance d'un don généreux fait par cet industriel pour l'achèvement de l'édifice ».
Bien que la bonne foi du « millionnaire Bolloré » soit avancée par les autorités, le chroniqueur du Cri du Peuple emploie un ton accusateur : « il connaissait la provenance de ce matériel et s'il ignorait la loi, nous demandons à ce qu'on la lui applique ».
Par ailleurs l'article fait un parallèle hasardeux avec le livre « Mon curé chez les pauvres » de Clément Vautel paru début 1925, en faisant croire que l'affaire de Botmeur y est évoquée explicitement, avec même un procès à la clef et une condamnation des protagonistes.
Ce n'est nullement le cas, le livre en question est une œuvre de fiction se déroulant dans la ville de Sableuse (nom inventé) dans l'évêché de Merville (Lille), avec un scénario complètement différent : recel d'une statue d'un christ du XIIIe siècle par un faussaire parisien, voyage de l'abbé à Paris et au Vatican pour défendre sa vision sociale de l'église. Le roman a été adapté au théâtre et au cinéma en 1925, et plus tard en 1956 dans un film à succès avec Arletty et Pauline Carton.
Ce qui est surprenant c'est que le socialiste Louis Pichon s'insurge contre l'abbé Le Gall de Botmeur et son complice Bolloré dans les colonnes du Cri du Peuple, alors que Clément Vautel dans son roman montre une convergence des luttes du curé des pauvres et des mouvements révolutionnaires ...
Transcriptions
Le Cri du Peuple, 24 juillet 1926
BOTMEUR
Mon Curé chez les pauvres
Dans une série d'articles que nous publierons dans le Cri du Peuple, nous allons retracer l'histoire que raconte Clément Vautel dans son livre : « Mon Curé chez les Pauvres » et nous aimerions également voir l'affaire de Botmeur se dénouer devant les tribunaux, car il nous appartient à tous de soutenir un maire laïque qui ne cherche qu'à protéger les biens de ses administrés contre les malhonnêtetés du curé de son village.
— Par droit et par raison, charbonnier est maître en sa maison, se dit le curé de Botmeur. Fort de ce vieil adage, notre homme ensoutané ferme son église nuit et jour à doubles tours de verrous. Les rares fidèles qui veulent aller le dimanche verser de l'eau bénite au pied de Saint-Eutrope, patron de la commune, disparu depuis quelque temps, ou jeter une offrande dans les vieux plats en faïence de Quimper qui faisaient autrefois l'honneur de la paroisse, doivent passer par une petite porte et sont rigoureusement inspectés, de peur qu'une mauvaise brebis ou qu'un indiscret quelconque profite de ces jours fériés pour visiter le mobilier.
Pourquoi ce mystère autour d'un temple qui devrait être ouvert à tous et où les fidèles, à toute heure du jour, devraient pouvoir aller s'agenouiller aussitôt que piqués par la mouche de la dévotion ? Pour cela, remontons à la construction de cette église érigée en 1907-1908. A cette date, un Consortium de notables — appelons-le : comité d'érection — composé de conseillers municipaux, ou autres notables de la commune s'était chargé de recueillir les fonds provenant de dons et d'une souscription publique faite dans la commune. A cette somme ainsi recueillie s'ajoutait 11.000 fr. environ qui existaient dans la caisse de la Fabrique dissoute par la loi de 1905 (fonds qui auraient dû être versés au Trésor et illégalement déposés à l’Évêché).
L'église fut construite selon les plans et devis de M. Chaussepied, architecte à Quimper, par M. Mazé, entrepreneur de Brasparts. En 1925, un procès eut lieu à la justice de paix de Huelgoat, intenté par le curé aux membres du Comité d'érection pour certaine soi-disant substitution ou dépenses supplémentaires et imprévues effectuées lors de la construction de l'église. Ce procès se termina à l'avantage du Comité et, depuis cette date, la situation est demeurée très tendue entre le curé-plaideur et les conseillers municipaux dont plusieurs sont, avec le recteur, co-signataires ou enfants de co-signataires du marché de construction de l'église et de l'acte d'achat de son emplacement.
Cet échec déplut à notre desservant et nous verrons samedi quel emploi il fit du mobilier du culte.
A suivre) L. P.
Le Cri du Peuple, 31 juillet 1926
BOTMEUR*
Mon Curé chez les pauvres
(Suite)
Quand l'église fut terminée, le mobilier du vieux bâtiment fut transféré dans la nouvelle demeure du Christ. Celle-ci, par la sobriété des tableaux, la nudité des murs et des colonnes, fait penser à l'étable où naquit le Seigneur ; « mais cela n'empêche que s'il rappliquait parmi nous, il s'y contenterait et n'irait pas s'installer dans les palaces remplis de trucs en or, en argent et en bois sculpté... Du bois sculpté ? Ça ne l'intéresse pas : il n'a jamais été que charpentier. »
L'ancienne église possédait son Saint Eutrope, patron de la commune — « vieille bûche sculptée qui moisissait dans sa niche, sous la poussière ». C'était une statuette d'un siècle sans doute ancien, car les vers y avaient creusé de nombreuses galeries ; mais pour les amateurs d'art, ce devait être un chef-d'œuvre merveilleux. Il y avait encore des assiettes aux armoiries du vieux Quimper-Corentin que l'ancien sacristain passait sous le nez des fidèles les dimanches et jours de pardon ; mais qui retournaient, chaque fois, presque vides à la sacristie. Les vieux habitués du pardon de Botmeur se rappellent encore ces belles faïences de Locmaria qui étaient l'une des principales valeurs de l'église.
Tout ce matériel de valeur fut transféré, avec la cloche, à la nouvelle demeure du seigneur et confié ainsi à la garde du desservant.
Le métier ne nourrissant pas son homme, notre curé, ne sachant plus de quel bois faire flèche, ni de quel argent garnir sa cave en vin blanc, ne trouva rien de mieux que de céder le mobilier de l'église à un de ces « pilleurs d'église » qui parcourent les campagnes en abusant de l'ignorance, de la bêtise et, parfois — j'ai honte de le dire — de la cupidité de certains desservants. »
A différentes reprises, notre desservant a annoncé publiquement, en chaire et pendant les offices, qu'il entendait rendre autre chose encore : l'autel, la chaire, la balustrade. Peut-être est-il allé jusqu'à offrir à des amis, dans l'intimité, son église comme hangar ou grange à foin... Pourquoi pas ? ...
Le 10 février dernier, le maire de Botmeur relatait ces faits au Préfet, en ajoutant : « Il paraît que ces intentions d'impiété se feraient avec l'approbation de l'évêché. Cette menace deviendrait inquiétante pour les habitants de Botmeur qui estiment que leur église est leur propriété et qu'une semblable aliénation constituerait une atteinte à leurs droits. « Aussi ai-je cru de mon devoir de vous en référer immédiatement, Monsieur le Préfet, pour que vous puissiez intervenir sans retard près de qui-de-droit et faire mettre un terme à ces actes d'indélicatesse et de vrai vandalisme dont mes administrés sont fondés à se plaindre. »
Voilà au moins un bon administrateur qui prend l'intérêt de ses administrés et ne veut pas laisser toute latitude au curé pour vivre aux crochets de sa commune, en cédant ce qui ne lui appartient pas.
A samedi la suite du pillage.
A suivre) L. P.
Le Cri du Peuple, 7 août 1926
BOTMEUR
Mon Curé chez les pauvres Suite
Et le pillage continue...
« Monsieur le curé ! Monsieur le curé ! » Valérie courait à travers le jardin cherchant l'abbé. Le prêtre était assis sur un antique banc de pierre et, la pipe aux lèvres, coiffé d'un vaste chapeau, il lisait son bréviaire en somnolant quelque peu.
« Monsieur le curé, dit la vieille bonne, il y a là un monsieur qui veut absolument vous voir. »
En effet, le lundi 1er mars, vers 16 h., à l'heure où les enfants allaient au catéchisme, un automobiliste s'arrêtait devant le presbytère et demandait à voir Monsieur le Curé.
Peu de temps après, le chauffeur de l'automobile Renault, ayant comme plaque de contrôle le N° 5945-L7, et le recteur se rendaient à l'église. Les enfants, massés à la porte, furent empêchés de pénétrer dans le temple pendant la présence du chauffeur. De l'extérieur, ils entendaient frapper à coups redoublés, vraisemblablement sur un burin. En quittant l'église, le chauffeur avait été remarqué par différentes personnes emportant un paquet, entouré de papier, qui paraissait assez lourd sans être bien volumineux.
« Le curé l'avait rejoint et demandait, hésitant :
— Vous partez tout de suite ?... — Mais oui...
— Avec... l'objet ? C'est que...
— C'est que... quoi, monsieur le Curé ?
Maintenant je me sens moins décidé. Ce Christ n'est pas beau, certes, mais il y a si longtemps qu'il est là au milieu de nous. On s'y était habitué. Et puis, je me demande si j'ai bien le droit...
— Quelle idée ! Combien de curés ont remplacé des vieilleries sans intérêt par des statues, des tableaux, des objets d'art qui font un effet magnifique dans leurs églises. Tenez, le curé de Marcouville s'est procuré ainsi un Saint Roch. Le Christ que je vous enverrai sera tout aussi beau que ce Saint Roch. Je lui ferai mettre des étoiles d'or partout ; vous ne trouverez pas mieux dans tout le diocèse, même à la cathédrale ! ... »
Et le bon curé, regardant la grossière et poussiéreuse image où il ne reconnaissait pas le Sauveur, songea que ce n'était là qu'un peu de matière, un morceau de bois à demi pourri... Ces raisons balayèrent les inquiétudes, les scrupules du prêtre. Prenant la statuette dans ses bras, il la porta jusqu'à l'automobile que le moteur secouait d'un frémissement impatient. »
A samedi l'enquête.
(À suivre) L. P.
Le Cri du Peuple, 14 août 1926
BOTMEUR
Mon Curé chez les pauvres (Suite et fin)
Suite à de nombreuses lettres adressées par le Maire de Botmeur à M. le Préfet, le Commissaire spécial de Quimper est venu faire une enquête. Nous nous contenterons de communiquer les lettres qui nous aideront à éclaircir l'affaire :
« Le Commissaire spécial à M. le Maire de Botmeur.
« Conformément aux ordres de M. le Préfet, j'ai l'honneur de vous faire connaître que deux statues en bois, provenant de l'ancienne chapelle de votre commune, figurant à l'inventaire de cette dernière, auxquelles une destination autre que l'usage du culte avait été donnée, se trouvent actuellement à votre disposition à mon cabinet.
« Je vous serai obligé de me faire savoir s'il y a lieu de vous les adresser en port dû ou si je dois les conserver à votre disposition jusqu'à votre prochain passage à Quimper ; dans ce dernier cas, je vous prierai de vouloir bien m'aviser à l'avance de votre passage. Quelques plats en faïence de même provenance doivent m'être remis incessamment.
« Le Commissaire spécial »
Voilà un fait bien curieux. Les Saints s'étant envolés de l'église de Botmeur, la trouvant sans doute trop pure pour leur dignité vers le royaume des Cieux, ont dû perdre leur route dans les nuits obscures de l'hiver et sont allés s'échouer d'eux-mêmes, tels des parachutes, sur une des maisons qui bordent l'Odet. Le commissaire de police, bon gardien, veille sur eux jusqu'à ce que le Maire de Botmeur les réclame en port dû ou aille lui-même les prendre. Quelle ironie du sort ! Qui les a vendus ? Qui les a recelés ? La lettre suivante va nous faire connaître les coupables :
« Le Préfet du Finistère à M. le Maire de Botmeur.
« J'ai l'honneur de vous faire connaître que l'enquête à laquelle j'ai fait procéder par M. le Commissaire spécial a établi que deux statues en bois et 4 assiettes bretonnes de Locmaria, provenant de l'ancienne chapelle paroissiale de Botmeur avaient été remises, il y a plus d'un an, moyennant un prix à fixer ultérieurement, à M. Bolloré, fabricant de papier à Ergué-Gabéric, par M. Le Gall, desservant de la paroisse de Botmeur, en reconnaissance d'un don généreux fait par cet industriel pour l'achèvement de l'édifice.
« M. Bolloré, dont la bonne foi et l'honorabilité sont au-dessus de tout soupçon, s'est empressé de restituer lesdits objets dès qu'il a été mis au courant de l'irrégularité des conditions dans lesquelles ils avaient été cédés.
« D'autre part, il est prouvé que l'automobiliste conduisant la voiture Renault 6 CV n° 5945 - L.7 et signalé comme s'étant rendu le 1er Mars dernier à la sacristie de l'église neuve en la compagnie du desservant, est M. Le Berre, voyageur de la maison Le Paul, articles religieux, place St Corentin, à Quimper, ce représentant de commerce était venu prendre, pour la réparer, la hampe d'une croix fournie autrefois par la dite maison.
« L'enquête n'a pas établi qu'il y ait eu d'autres objets vendus.
« Le Préfet. »
Voilà au moins une enquête qui a abouti à des précisions. C'est donc au millionnaire Bolloré que le curé avait vendu ses saints et beaux plats de Locmaria et l'argent qu'il en a retiré n'a pu servir qu'à son usage personnel car il est de notoriété publique que les travaux de l'église furent achevés en 1908-1909. Le pavé de la nef restait seul à faire, il a été fini il y a 2 ans environ et les paroissiens ont gratuitement assuré la fourniture des moellons nécessaires. Restait à payer le prix du ciment et de quelques journées d'ouvriers mais le montant fut largement couvert par une quête faite à cet effet au domicile des habitants.
Quoique la bonne foi et l'honorabilité de M. Bolloré soient au-dessus de tout soupçon, (nous sommes tout de même libres de penser le contraire), il connaissait la provenance de ce matériel et s'il ignorait la loi, nous demandons à ce qu'on la lui applique. Donnons la parole à Vautel qui, dans son livre : « Mon curé chez les Pauvres », traite l'histoire de Botmeur :
« C'est là un abus de confiance que nous devons réprimer sévèrement, quand ce ne serait que pour donner l'exemple, nos églises risquant d'être ainsi dépouillées de leurs richesses artistiques par des pirates cosmopolites ! La loi nous arme pour réprimer de tels délits, chaque jour plus fréquents. Vous hésiterez d'autant moins à l'appliquer avec la rigueur nécessaire que l'inculpé se refuse à reconnaître la gravité de sa faute, qu'il prétend même avoir rempli son véritable devoir en agissant de la sorte... Vous le condamnerez et ainsi vous opposerez aux pressions, la réplique triomphante du bon sens, du droit, de la justice.
– Fermez le ban, dit l'abbé. Mais déjà l'huissier annonçait la rentrée des juges. Dans le silence qui s'était fait brusquement, le président bredouilla des articles du Code, des attendus, des formules à la Bridoison et termina par ces mots... « condamne le prévenu à 15 jours de prison avec sursis et 50 francs d'amende. Le condamne, en outre, aux dépens... »
L. P.
Coupures de presse
- Le Cri du Peuple socialiste / 1926
Annotations
- ↑ René Bolloré (1885-1935) prend les rênes de la papeterie Bolloré d'Odet au décès de son père en 1905. Entrepreneur, il développe des débouchés en Angleterre et en Amérique. En 1922 il organise la fête du centenaire de l'entreprise familiale gabéricoise. Il y restaure le manoir, ainsi que la chapelle attenante, crée une cité pour ses employés, ouvre deux écoles privées, subventionne le patronage. Grand chasseur et amoureux de la mer, il fait l'acquisition d'un yacht blanc de 32 mètres, achète l'île du Loc'h aux Glénan et des terres sur l'île d'Houat.
- ↑ 2,0 et 2,1 Le « Parti socialiste - Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO) » est le nom officiel du parti politique socialiste français entre 1905 et 1969.
