1907-1910 - Arrêtés préfectoraux sur le guide des chevaux à gauche, délibération et journaux

De GrandTerrier

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En juillet et décembre 1907, ainsi qu'en août-septembre 1910, les journaux finistériens, républicains ou conservateurs, ont relaté l'émoi provoqué par plusieurs arrêtés préfectoraux imposant la conduite des chevaux à gauche.

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Sources : délibération du conseil municipal du 4 août 1907, article de Pierrick Chuto du 7 févr. 2025 (site https://www.lesarchivesnousracontent.fr/post/sous-les-roues-du-terrible-teuf-teuf), journaux locaux de 1907 et de 1910 (essentiellement « Le Progrès du Finistère » [1] et « Le Finistère » [2]).

Autres lectures : « Un train, un cheval affolé et des passants renversés, Le Progrès du Finistère 1907 » ¤ « 1930-1945 - Des chevaux dans les exploitations agricoles » ¤ « DANION René - L'entraide agricole de 1930 à 1960 » ¤ 

Présentation

Cette histoire incroyable commence par l'arrêté du préfet François Joseph Ramonet [3] qui énonce une nouvelle règle de sécurité routière : « Vu le rapport signalant le grave inconvénient que présente l’habitude conservée par quelques conducteurs de se placer à droite du cheval qu'ils tiennent en main, tout en croisant à droite, conformément au règlement de la police de la voirie. Article premier. - Tout individu conduisant un cheval en main, attelé ou non, devra se placer à gauche de l'animal de façon à apercevoir les voitures ou animaux qui se croisent. »

Une lettre ouverte de contestation est immédiatement rédigée et publiée par le virulent conseiller municipal d'Ergué-Gabéric Jean Mahé [4], adressée au préfet, et publiée dans les colonnes du Progrès du Finistère [1] de juillet 1907.

Bel exemple d'expression politique sur une initiative administrative incomprise du milieu rural de l'époque, le propos de Jean Mahé est d'abord de se moquer gentiment du nouveau pouvoir républicain : « Je sais bien, l'exemple venant du haut, que le char de l'État a des tendances à marcher toujours plus à gauche et que la droite est un sujet d'aversion aiguë ».

Et pour appuyer son argumentation, il fait parler les plus âgés, paysans et chevaux : « J'entendais, l'autre jour, les plaintes d'un vétéran des champs, de 65 ans, dont le cheval s'en allait lentement, alourdi par le poids de 25 années de travail : "Comment veux-tu, mon pauvre ami, que je conduise à gauche, je n'ai toujours connu que ma droite" ... Tout ça c'est des changements qui ne disent rien, ce sont des conchennou [5] ».

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Et il imagine un accident avec un guide à gauche : « Une automobile apparaît brusquement au tournant d'une de nos routes si pittoresques, avec sa trépidation et le mugissement de sa trompe, le cheval s'effraie, fait un écart et le conducteur à gauche, projeté sous les roues du terrible teuf-teuf ... se remue, s'agite comme un ver coupé. Adieu cheval et charrette !  ».

Une autre réaction dans le même hebdo catholique, signée du pseudo railleur de « Lutin », rebondit sur les propos de Jean Mahé et propose de façon humoristique une réécriture de l'arrêté contesté : « Art. 1er. - Les chevaux qui ne pourraient être conduits à gauche et par la tête, pourront l'être par la queue ». Et les jours suivants les autres journaux rendront compte de l'émotion soulevée dans la population paysanne de tout le département et des débats houleux aux séances du Conseil général.

Au conseil municipal du 4 août 1907, élu secrétaire pour la délibération du jour, Jean Mahé fait écrire ce texte : « Le maire entretient le conseil des multiples inconvénients que présente pour les cultivateurs la mise en application de l'arrêté préfectoral en date du 26 juin 1907 ».

Et il demande au préfet de surseoir car « le susdit arrêté est difficilement applicable à la campagne et qu'il est de nature à produire de nombreux accidents, tant dans les petits chemins creux et encaissés que sur les routes ».

En fin d'année 1907, le texte de l'arrêté est révisé par le nouveau préfet Eugène Allard [6]: « Considérant que l'arrêt sus-visé a soulevé de nombreuses protestations, motivée par une habitude invétérée de se tenir à droite des attelages, et qu'il y a lieu de tenir compte de ces protestations en ce qui concerne les chevaux attelés, tenus en main ». L'article 1er est donc modifié en conséquence, la technocratie républicaine ayant dû reculer une première fois devant la fronde paysanne.

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Mais fin juillet 1910 Joseph Giraud [7], préfet successeur d'Eugène Allard, sort un nouvel arrêté identique au tout premier de juin 1907 : qu'ils soient attelés ou non les chevaux doivent être obligatoirement guidés à gauche.

Le texte de l'arrêté est accompagné d'une version en langue bretonne afin que tout agriculteur finistérien comprenne bien : « eun Arrete bet embannet, peb den a gundui dre an dorn eur loen-kezek, staget pe nann, a renko breman n'im blace enn tu kleiz d'an aneval » (aux termes d'un arrêté régulièrement publié, toute personne conduisant un cheval en main, attelé ou non, devra désormais se placer à gauche de l'animal).

Dans l'édition du Progrès du Finistère du 27 août, un croquis est annexé aux réactions des lecteurs : on y voit un paysan à terre qui pourtant se trouve à gauche de son attelage. Il faut dire que depuis le 13 Jean Mahé a envoyé trois lettres ouvertes en reprenant ses arguments de 1907, et en répondant point par point aux propos d'un partisan quimpérois de la conduite à gauche : « J'ai lu et relu la deuxième épître de M. O. R., et vais essayer de répondre successivement aux différents alinéas qu'elle comporte. »

Mais ce qui va changer les choses, c'est la pression des membres du conseil général (notamment le médiatique député Georges Le Bail) qui « sollicite la liberté pour chacun de conduire à gauche ou à droite. ». In fine le préfet capitule, l'arrêté est tout simplement « rapporté », c'est-à-dire annulé selon le vocabulaire administratif : « Notre arrêté du 27 juillet 1910 relatif à la conduite des chevaux attelés ou non est rapporté.  »

Les trois préfets successifs et les partisans du guide à gauche, comme M. O. R. de Quimper, ont tous mis en avant la sécurité routière et le fait que partout ailleurs en France on avait déjà adopté cette « police du roulage ». Ce ne sera pas le cas en Finistère, comme l'avait conjuré Jean Mahé : « Vous avez des arguments tendancieux qui ne mèneraient rien moins qu'à une Jacquerie nouvelle ... Les cultivateurs subiront le joug, maîtrisant leur colère. Mais, attendons la fin. »

Transcriptions

Lettre ouverte de J. Mahé en 1907

Pour les cultivateurs.

Le cheval mené en main.

Lettre ouverte à M. le Préfet du Finistère.

Monsieur le préfet,

Votre haute sollicitude à l'endroit de vos administrés, mise en éveil par un rapport des plus documentés de M. le Directeur du Dépôt de Lamballe, vous a porté à publier, tout récemment, un arrêté sur la façon dont nous devons, à l'avenir, conduire nos chevaux.

Je me contente d'en citer l'article 1er : « Tout individu conduisant un cheval en main, attelé ou non, devra se placer à gauche de l'animal, de façon à apercevoir les voitures ou animaux qui le croisent ».

Cela part d'un bon naturel, sans doute, mais pourquoi nous obliger, nous cultivateurs qui sommes en l’occurrence, le plus atteint, à mener à gauche ?

Je sais bien, l'exemple venant du haut, que le char de l'État a des tendances à marcher toujours plus à gauche et que la droite est un sujet d'aversion aiguë. Ne craignez-vous pas, cependant, que cette nouvelle manière ne surprenne nos vieux chevaux, ne les déroute et ne fasse de nos charrettes des chars à renversements ?

Ah ! Monsieur le Préfet, je suis loin de vous en vouloir pas plus qu'au brave Directeur du Dépôt de Lamballe ; toutefois, je vous l'avoue, votre arrêté soulève dans les campagnes les plus vives récriminations. Tout le monde s'indigne, proteste et il y a lieu d'espérer que nos protestations individuelles seront appuyées bientôt de celles nos conseils municipaux.

En effet, le maintien de cet arrêté pourrait avoir des conséquences désastreuses, tant au point de vue matériel que personnel. Ainsi, par exemple, une automobile apparaît brusquement au tournant d'une de nos routes si pittoresques, avec sa trépidation et le mugissement de sa trompe, le cheval s'effraie, fait un écart et le conducteur à gauche, projeté sous les roues du terrible teuf-teuf ... se remue, s'agite comme un ver coupé.

Adieu cheval et charrette !

Puis les petits chemins creux et étroits, les écrasements contre les barrières des champs, toutes s'ouvrant à gauche et aussi l'obligation de changer de côté au frein pour l'avoir plus vite à la portée de la main, en cas d'urgence, etc., etc. !

De plus, allez donc modifier les habitudes des cultivateurs âgés ! J'entendais, l'autre jour, les plaintes d'un vétéran des champs, de 65 ans, dont le cheval s'en allait lentement, alourdi par le poids de 25 années de travail : « Comment veux-tu, mon pauvre ami, que je conduise à gauche, je n'ai toujours connu que ma droite et je n'ai jamais eu d'accidents. Tout ça c'est des changements qui ne disent rien, ce sont des conchennou [5]».

Croyez-moi, Monsieur le Préfet, vous ne sauriez mieux faire qu'en rapportant cet arrêté, de nature tracassière ; laissez comme par le passé chacun conduire à sa guise, en s'en tenant naturellement aux règlements qui régissent la matière. Que ceux qui veulent conduire à gauche, conduisent à gauche et que ceux qui préfèrent mener à droite soient libres de le faire. Parmi les habitudes, il est sage de conserver les bonnes, et celle de mener à droite en fait partie.

Veuillez agréer, etc ...,

J. Mahé,
Conseiller municipal à Ergué-Gabéric.


Arrêté, L'Eclaireur du Finistère, 13-07-1907

M. le préfet du Finistère vient de prendre l'arrêté suivant :

« Vu le rapport de M. le directeur du dépôt d'étalons de Lamballe signalant le grave inconvénient que présente l’habitude conservée par quelques conducteurs de se placer à droite du cheval qu'ils tiennent en main, tout en croisant à droite, conformément au règlement de la police de la voirie ;

Vu la loi des 16-24 août 1790 ; Arrêtons :

Article premier. - Tout individu conduisant un cheval en main, attelé ou non, devra se placer à gauche de l'animal de façon à apercevoir les voitures ou animaux qui se croisent.

Art. 2. - Les contraventions au présent arrêté seront constatées par les maires et adjoints, les commissaires et agents de police, les gendarmes, les gardes champêtres, et, en général, par tous les agents dûment assermentés.

Art. 3. - Il sera publié et affiché dans toutes les communes du département et inséré au Recueil des Actes administratifs de la préfecture.

Le préfet, F. Ramonet ».

Texte de Lutin, Le Progres du Finistère, 19-07-1907

L'arrêté du Préfet du Finistère, prescrivant aux conducteurs d'attelages de conduire leurs chevaux à gauche, et par la tête, a soulevé de nombreuses protestations.

Je me joins au camarade qui, en des termes plus ... sérieux en parle en 4e page, et je crois utile de demander si cette néfaste réglementation, bonne tout au plus pour les chevaux de bois ou les chevaux-vapeurs des teufs-teufs, a été essayée convenablement avant sa mise en application ?

Il me semble que le « Char du réveil » aurait été tout indiqué pour cette expérience, d'autant plus que, depuis quelque temps, il incline fameusement.

Attendons-nous donc, par ces temps incohérents de maboulisme administratif, à un joyeux arrêté de ce genre :

« Nous, Préfet, etc ... vu, ouï, entendu ... etc ...

Considérant qu'il est du devoir de tous les vrais républicains de s'affranchir plus que jamais de tout contact avec la ... droite et qu'ils doivent au contraire aller à gauche, toujours plus à gauche,

Maintenons les termes de notre précédent arrêté, auquel nous ajoutons les articles suivants, spéciaux pour les cultivateurs.

Art. 1er. - Les chevaux qui ne pourraient être conduits à gauche et par la tête, pourront l'être par la queue.

Art. 2. - Des inspecteur de "conduite à gauche" seront placés en tenue à tous les carrefours et sillonneront le département, armés d'une carabine à répétition, avec laquelle ils devront abattre sans répit, tout cheval contrevenant.

Art. 3 - En cas de récidive ou à la moindre observation, ils abattront également et sans phrases le conducteur.

La charrette et les marchandises seront confisquées au profit de la caisse des retraites des pauvres sénateurs et députés.

Art. 4. - Des ambulances et des hôpitaux spéciaux seront placés de distance en distance dans tout le département, pour recueillir les nombreux conducteurs blessés et écrasés, lesquels seront passibles d'une forte amende, pour n'avoir pas pu se ranger convenablement au passage des autos, véhicules quelconques, chevaux emballés, ou s'être fait bêtement écraser entre leur charrette et les talus.

Art. 5. - Tous les cimetières communaux devront être immédiatement agrandis et les fossoyeurs doublés.

Fait le 20 Thermidor de l'an de liberté 1907 ». LUTIN.

Conseil municipal du 4 août

L'an mil neuf cent sept, le quatre août, à huit heures du matin, le conseil municipal de la commune d'Ergué-Gabéric s'est réuni au lieu ordinaire de ses séances pour la tenue de la session orginaire du mois d'aôût, sous la présidence de Mr Louis Le Roux maire.

Etaient présents MM. Le Goff Hervé, Jean Mahé, Feunteun René, Talayen Vincent, Quelven Louis, Bacon Louis, Nédélec François, Feunteun Mathias, Bacon Joseph, Le [...], Le Corre, Le Berre, Salaün Yves et Louis, Le Roux maire. Absents MM. Le Dé, Kergourlay, Charuel, Lozac'h René, Tirant Jean.

M. Mahé Jean élu secrétaire.

Le maire entretient le conseil des multiples inconvénients que présente pour les cultivateurs la mise en application de l'arrêté préfectoral en date du 26 juin 1907 préconisant que tout individu conduisant un cheval en main, attelé ou non, devra se placer à gauche de l'animal.

Le Conseil après en avoir délibéré, considérant que le susdit arrêté est difficilement applicable à la campagne et qu'il est de nature à produire de nombreux accidents, tant dans les petits chemins creux et encaissés que sur les routes, émet le vœu à l'unanimité qu'il soit rapporté dans le plus bref délai possible, ou modifié dans un sens plus pratique.

Nouvel arrêté, Le Finistère, 21-12-1907

Police du roulage. Nouvel arrêté préfectoral.

On se rappelle l'émotion soulevée dans tout le département par l'arrêté préfectoral du 26 juin dernier, imposant aux conducteurs de chevaux, attelés ou non, l'obligation de se placer à gauche des chevaux.

Cet arrêté avait même été l'objet d'un assez vif débat à la dernière session du Conseil général. Finalement, après quelques mois de tolérance, l'arr^été était entré en application, et de nombreux procès-verbaux avaient été dressés.

Or, le nouveau préfet du Finistère vient de prendre, à ce sujet, un arrêté qui ne manquera pas d'être très favorablement accueilli par les cultivateurs. En voici la teneur :

Considérant que l'arrêt sus-visé a soulevé de nombreuses protestations, motivée par une habitude invétérée de se tenir à droite des attelages, et qu'il y a lieu de tenir compte de ces protestations en ce qui concerne les chevaux attelés, tenus en main :

Article 1er. - L'article 1er de l'arrêté préfectoral du 26 juin 1907 est modifié comme suit : tout individu conduisant un cheval en main, non attelé, devra se placer à gauche de l'animal.

Art. 2. - Les contraventions au présent arrêté seront constatées par les maires et adjoints, les commissaires et agents de police, les gendarmes, les gardes champêtres, et, en général, par tous les agents dûment assermentés.

Il ne s'agit donc plus que des chevaux non attelés. Pour les chevaux attelés, les prescriptions de l'arrêté du 26 juin sont abolies désormais.

Nouvel arrêté, Le Finistère, 06-08-1910

Arrêté préfectoral. — La conduite des chevaux en mains.

Le préfet du Finistère, considérant que l'habitude trop générale dans le département, de conduire les chevaux en main, attelés ou non, en se tenant à la droite des animaux, expose les conducteurs, de même que le public en général, à de graves dangers, vient de prendre un arrêté dont nous extrayons les passages suivants :

Art. 1er. — Toute personne conduisant un cheval en main, attelé ou non, devra se placer à la gauche de l'animal.

Art. 2. — Les contraventions au présent arrêté seront constatées par les Maires et Adjoints, Commissaires et Agents de police, Gendarmes, Gardes-Champêtres, et tous Agents dûment assermentés.

Nouvel arrêté, Progrès du Finistère, 06-08-1910

Un nouvel arrêté du Préfet du Finistère sur le « guide à gauche »

Le Préfet du Finistère, après ses prédécesseurs Ramonet et Allard - car les préfets vont vite, depuis quelques temps, sur les bords riants de l'Odet, - vient de prendre un nouvel arrêté sur la circulation et la conduite des chevaux attelés ou non, dans le département.

On sait que tous les cultivateurs et conducteurs de chevaux, de charrettes et de voitures, ont l'habitude de conduire leurs chevaux par la bride, à droite. Les trois préfets, - ce que c'est l'esprit de corps ! - qui depuis Collignon, se sont succédé à la Préfecture, entendent formellement que ce soit à gauche.

Dès le début de cette réglementation, des protestations s’élevèrent, des Conseils municipaux s’émurent et, au Conseil général, le Préfet fut interpellé.

Il promit de mieux étudier la question et, en attendant des ordres furent donnés à la gendarmerie et à la police, de ne point verbaliser.

Plus tard, toujours sur les instances de conseillers généraux progressistes et libéraux, le préfet Allard usa d’un moyen terme, bien qu’à regret, et l’on croyait cette malencontreuse réglementation tatalement rapportée, quand inopinément est pris un nouvel arrêté, qu’on lira ci-dessous, et qui, sans crier gare, fait litière de toutes les protestations, réclamations et promesses.

Lettres ouvertes de J. Mahé et O.R. Quimper, Progrès du Finistère, 13-08-1910

"GUIDE A GAUCHE!" Quelques doléances.

Au sujet du récent arrêté de M. le Préfet du Finistère, sur la conduite à gauche des chevaux attelés ou non, nous avons reçu les communications suivantes :

Lettre ouverte à M. le Préfet du Finistère.

Monsieur le Préfet,

Vous êtes vous jamais rendu compte personnellement des inconvénients du « guide à gauche » ? Il serait peut être bon, en l'occurrence, que l'exemple vint de haut.

Veuillez agréer, etc...

Jean MAHÉ,

Propriétaire et Conseiller municipal, à Ergué-Gabéric.

D'un autre côté, plusieurs de nos amis - non cultivateurs - approuvent la mesure préfectorale, qui, selon eux, présente de grands avantages, tant au point de vue de la circulation des voitures et autos, que pour la propre sécurité des charretiers.

Un d'eux nous écrit:

Monsieur le Rédacteur en chef,

J'ai lu, dans le dernier numéro de votre estimable journal, qu'un arrêté préfectoral, relatif à la conduite à gauche des chevaux attelés ou non, allait être prochainement mis en vigueur.

Veuillez agréez, etc.

O. R., Quimper.

Voici donc les deux partis en cause bien tranchés: d'un côté, les cultivateurs, dont la masse va être obligée de changer du tout au tout, et du jour au lendemain, ses vieilles habitudes de conduite; et de l'autre, les propriétaires et conducteurs de voitures et d'autos, qui paraissent envisager avec un certain plaisir la nouvelle réglementation.

Nous en reparlerons.

T.

Réponse d'O.R. Quimper, Progrès du Finistère, 20-08-1910

"GUIDE A GAUCHE"

Nous recevons, toujours au sujet du « guide à gauche préfectoral, et en réponse à la lettre de M. Mahé, parue dans notre dernier numéro, la nouvelle lettre suivante :

Monsieur le Rédacteur en chef,

Je vous remercie d'avoir bien voulu reproduire dans le dernier numéro du Progrès, la lettre que je vous avais adressée sur la question à l'ordre du jour, « Guide à gauche » et si je ne craignais d'être indiscret, je vous demanderais le même accueil pour les quelques lignes que je vous fais parvenir aujourd'hui, sur le même sujet.

Contrairement à ce qu'on pourrait croire, le nouvel arrêté préfectoral n'est nullement dirigé contre les cultivateurs, par manie de réglementation ou dans le but de faire plaisir aux automobilistes et aux « bourgeois ».

En l'espèce, les intérêts sont les mêmes pour tous, l'unique préoccupation de chacun étant de réduire autant que possible les risques de route.

Réponse de J. Mahé, Progrès du Finistère, 27-08-1910

"GUIDE A GAUCHE" Réponse à M. O. R.

Monsieur le Directeur,

J'ai lu et relu la deuxième épître de M. O. R., et vais essayer de répondre successivement aux différents alinéas qu'elle comporte.

Et d'abord, où M. O. R. a-t-il vu que j'aie jamais avancé que l'arrêté préfectoral « guide à gauche » ait été publié « dans le but de faire plaisir aux automobilistes et aux bourgeois », entre guillemets? Monsieur O. R., vous avez des arguments tendancieux qui ne mèneraient rien moins qu'à une Jacquerie nouvelle, à savoir d'opposer les paysans cultivateurs aux bourgeois propriétaires d'automobiles. Je ne vais pas si loin, tout en constatant, néanmoins, qu'en l'espèce, la cause déterminante de la mesure prise de façon générale par l'Administration préfectorale du territoire français est bien certes l'apparition des automobiles sur nos routes. Sans quoi, en effet, pour rentrer dans votre ordre d'idée, l'Administration eût été bien coupable d'attendre à ce jour pour en reconnaître la nécessité.

Avis de l'Arrondissement de Chateaulin, Progrès du Finistère, 27-08-1910

LE « GUIDE A GAUCHE »

Un vœu du Conseil d'arrondissement de Châteaulin.

Comme nous l'avions prévu, la nouvelle réglementation de M. le Préfet du Finistère, sur le « guide à gauche », n'a pas été observée dans les campagnes et, un peu partout, des procès-verbaux ont été dressés, contre les cultivateurs.

Conseil général, Finistère, 03-09-1910

Le guide à gauche.

Le 27 juillet dernier, M. le préfet a pris un arrêté portant que « toute personne conduisant un cheval en main, attelé ou non, devra se placer à la gauche de l'animal ».

Cet arrêté a soulevé des protestations de la part de plusieurs conseils municipaux. Ces protestations, soumises au Conseil général, font l'objet d'un rapport de M. Le Bail, au nom de la commission de l'intérieur. Le rapporteur est persuadé que M. le préfet poursuit un but très louable, mais il estime qu'il rendrait un vrai service et répondrait au vœu du Conseil général en rapportant son arrêté du 27 juillet 1910.

Une victime à Pleyben, Progrès du Finistère, 03-08-1910

PLEYBEN Une victime du "Guide à gauche "

La semaine dernière, M. Le Bras Jean, du bourg de Pleyben, se rendait à Briec, quand il croisa une charrette attelée d'un cheval qui trottait sans conducteur. Un peu plus loin, il aperçut couché sur la route, face contre terre, le nommé Le Gouez Maurice, 21 ans, domestique chez M. Suignard, au Drevers. Avec l'aide de M. Piriou, il le souleva. Gouez se plaignit de beaucoup souffrir, et dit que sa voiture lui avait passé sur le dos.

Le docteur, appelé, lui prodigua ses soins mais vainement. Il expira presque aussitôt.

Conformément à un nouvel arrêté préfectoral, qul prescrit de conduire les chevaux à gauche, Gouez conduisait de cette façon sa bête.

D'après M. Suignard, cet accident serait dû à la conduite du cheval à gauche. La bête que Le Gouez conduisait ne pouvant supporter cette manière de la conduire. Et d'un !

Annulation du décret, Finistère, 10-09-1910

A propos de la conduite des chevaux à gauche.

Le préfet du Finistère vient de prendre l'arrêté suivant :

Vu la loi des 16-24 août 1790 et la loi du 5 avril 1884, articles 97 et 99 ;

ARRÊTE :

Article 1er. - Notre arrêté du 27 juillet 1910 relatif à la conduite des chevaux attelés ou non est rapporté.

Art. 2. - MM. les maires du département sont chargés de faire publier et afficher le présent arrêté.

Quimper, le 2 septembre 1910.

Le Préfet : J. GIRAUD.

Sources

Annotations

  1. 1,0 et 1,1 L'hebdomadaire « Le Progrès du Finistère », journal catholique de combat, est fondé en 1907 à Quimper par l'abbé François Cornou qui en assurera la direction jusqu'à sa mort en 1930. Ce dernier, qui signe tantôt de son nom F. Cornou, tantôt de son pseudonyme F. Goyen, ardent et habile polémiste, doté d'une vaste culture littéraire et scientifique, se verra aussi confier par l'évêque la « Semaine Religieuse de Quimper ».
  2. Le Finistère : journal politique républicain fondé en 1872 par Louis Hémon, bi-hebdomadaire, puis hebdomadaire avec quelques articles en breton. Louis Hémon est un homme politique français né le 21 février 1844 à Quimper (Finistère) et décédé le 4 mars 1914 à Paris. Fils d'un professeur du collège de Quimper, il devient avocat et se lance dans la politique. Battu aux élections de 1871, il est élu député républicain du Finistère, dans l'arrondissement de Quimper, en 1876. Il est constamment réélu, sauf en 1885, où le scrutin de liste lui est fatal, la liste républicaine n'ayant eu aucun élu dans le Finistère. En 1912, il est élu sénateur et meurt en fonctions en 1914.
  3. François Joseph Ramonet est préfet du Finistère du 30 juin 1906 jusqu'au 10 octobre 1907.
  4. Jean Louis Baptiste Mahé, né le 23.06.1872, neveu de l'ancien maire d'Ergué-Gabéric Jean Guillaume Mahé (1839-1882), est cultivateur à Ti Nevez Mezanlez. Il est nommé conseiller supplémentaire de Louis Le Roux suite au décès d'Hervé Le Roux, conseiller et précédent maire. Il est toujours déclaré conseiller en 1917, bien que mobilisé. Il décède le 05.11.1925.
  5. 5,0 et 5,1 Koñchennoù, sf. pl. : bretonnisme, « histoires, bavardages, balivernes ». Konchenner, c'est commérer. Source : Les bretonnismes d'Hervé Lossec, de retour. [Terme BR] [Lexique BR]
  6. Eugène Allard est nommé préfet du finistère le 10 octobre 1907 et restera en poste jusqu’au 10 juin 1909.
  7. Joseph Marie Giraud est nommé préfet du Finistère du 10 juin 1909 au 22 novembre 1910.



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Thème de l'article : Coupures de presse relatant l'histoire et la mémoire d'Ergué-Gabéric Création : Janvier 2013    Màj : 10.01.2026