1885-1886 - L'affaire des crucifix et catéchisme dans les écoles communales

De GrandTerrier

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La décision réitérée de mettre des crucifix dans les salles de classe nouvellement créées au Bourg et à Lestonan.

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Sources : délibération du conseil municipal du 30 août 1885, document conservé aux Archives départementales du Finistère (cote 1 T 77).

Autres lectures : « 1879-1909 - Registre des délibérations du conseil municipal » ¤ « Hervé Le Roux, maire (1882-1906) » ¤ « René-Guillaume Bolloré (1847-1904), entrepreneur papetier » ¤ « AC'H François et RAULT Roger - Les écoles publiques de Lestonan, 1880-1930 » ¤ « Une procession pour le retour des crucifix, Le Progrès du Finistère 1907 » ¤ « La gwerz de l'Inventaire des biens de l'Eglise en 1906 à Ergué-Gabéric » ¤ 

Présentation

La nouvelle « école de hameau près le Moulin de l'Odet », c'est-à-dire l'école communale de Lestonan, est réceptionnée le 20 juillet 1885, prête pour accueillir les élèves pour leur première rentrée scolaire. Le 30 août le conseil municipal, sous la plume du conseiller René-Guillaume Bolloré, entrepreneur papetier à Odet et nommé secrétaire de séance, réagit sur deux points litigieux :

  • l'absence de crucifix dans les salles de classe : « Le conseil municipal constate avec regret que la nouvelle école de hameau n'a pas de crucifix dans les classes : à l'unanimité il prie Monsieur le maire de vouloir bien s'entendre avec Monsieur l'inspecteur d'Académie pour qu'il en soit paré avant la rentrée. »
  • le besoin de cours de catéchisme : « Il émet aussi le vœu qu'il soit permis aux professeurs de faire apprendre le catéchisme en dehors du temps scolaire. L'éloignement du bourg et la difficulté (qu') éprouvent les parents après une journée de travail à consacrer une 1/2 heure à leurs enfants rendrait cette mesure nécessaire et très populaire. »

Vraisemblablement, l'Inspection académique n'a pas donné son aval pour la pose de crucifix, car l'année suivant un courrier de l'inspecteur [1] révèle que le maire lui-même, Hervé Le Roux agriculteur à Mélennec, était venu en personne poser l’emblème religieux : « Au commencement de cette année, Monsieur le Maire d'Ergué-Gabéric plaçait lui-même des crucifix dans les deux classes de Lestonan. Un rapport fut fait à cette époque. »

Et l'inspecteur de ne pas mâcher ses mots sur les deux protagonistes : « Je ne vous apprendrai rien, M. le Préfet, en vous disant que M. le Maire d'Ergué-Gabéric est un réactionnaire, poussé dans la question qui nous occupe, par un autre réactionnaire, M. Bolloré. »

L'article 2 de la loi du 28 mars 1882 sur la laïcité de l’enseignement public exclut le catéchisme des matières scolaires enseignées dans les écoles. Les conseillers municipaux le savent car ils précisent bien « en dehors du temps scolaire », mais est-ce légitime de demander aux instituteurs (et non aux recteurs et vicaires de la paroisse) d'assurer cet enseignement religieux ?


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Quant à l'affaire des crucifix, elle ne s'arrête pas là car l'année suivante c'est au bourg dans la toute nouvelle école communale des garçons qu'il y a de nouveau une tentative d'ajout de crucifix dans les salles de classe : « Lundi dernier, en entrant le matin dans les nouvelles classes de l'école des garçons du Bourg, l'instituteur trouva des crucifix placés dans les trois classes. »

Ceci malgré l'interdit formel de la circulaire du 2 novembre 1882 : « dans les écoles qui s’ouvrent ou vont s’ouvrir sous le régime de la neutralité, devenu le seul régime légal, nul ne songera à demander l’introduction d’emblème religieux d’aucune nature ».

Et le maire Hervé Le Roux est soupçonné : « Par qui ces derniers crucifix ont-ils pu être placés ? Est-ce par le Maire lui-même ? Je l'ignore, mais il est certain que s'il ne l'a fait lui-même, il l'a fait faire. »

Suite à cette dénonciation, le préfet écrit une lettre au maire pour lui demander des explications : « Je suis informé que des crucifix auraient été placées dans les salles de classe de la nouvelle école des garçons de votre commune ... ». On ne connait pas la teneur de la réponse du maire, et les délibérations du conseil municipal ne mentionnent pas du tout la remontrance préfectorale.

Transcriptions

Conseil municipal du 30 août 1885

L'an mil huit cent quatre vingt cinq le trente août à neuf heures du matin, le conseil municipal de la commune d'Ergué-Gabéric s'est réuni au lieu ordinaire de ses séances pour la session ordinaire du mois d'août sous la présidence de M. Le Roux maire.

Étaient présents M.M. Bolloré, Yaouanc, Le Berre, Lester, Nédélec, Laurent, Péron, Bacon, Kernevez, Huitric, Riou, Le Cor. Absents M.M. Le Grand, Poher, Le Meur. Les membres présents nomment Bolloré secrétaire.

Monsieur le Maire demande à ce qu'il soit voté une somme de quarante francs pour chauffage de l'école de hameau. Cette proposition est acceptée à l'unanimité.

(signatures)


Monsieur le Maire dit au conseil qu'il est du au conservateur des hypothèques une somme de un franc. Le conseil vote cette somme.

(signatures)


Le conseil municipal constate avec regret que la nouvelle école de hameau n'a pas de crucifix dans les classes : à l'unanimité il prie Monsieur le maire de vouloir bien s'entendre avec Monsieur l'inspecteur d'Académie pour qu'il en soit paré avant la rentrée.

(signatures)


Il émet aussi le vœu qu'il soit permis aux professeurs de faire apprendre le catéchisme en dehors du temps scolaire. L'éloignement du bourg et la difficulté (qu') éprouvent les parents après une journée de travail à consacrer une 1/2 heure à leurs enfants rendrait cette mesure nécessaire et très populaire.

(signatures)

ADF 1 T 77 - Lettre au préfet

Académie de Rennes. Inspection académique du Finistère. Ergué-Gabéric. Crucifix dans la nouvelle école des garçons.

Instruction publique. Quimper le 16 septembre 1886. Monsieur le Préfet.

Au commencement de cette année, Monsieur le Maire d'Ergué-Gabéric plaçait lui-même des crucifix dans les deux classes de Lestonan. Un rapport fut fait à cette époque.

Lundi dernier, en entrant le matin dans les nouvelles classes de l'école des garçons du Bourg, l'instituteur trouva des crucifix placés dans les trois classes. Cela, M. le Préfet, est contraire à la loi du 28 Mars 1882, loi commentée par la circulaire du 2 novembre suivant.

Par qui ces derniers crucifix ont-ils pu être placés ? Est-ce par le Maire lui-même ? Je l'ignore, mais il est certain que s'il ne l'a fait lui-même, il l'a fait faire. Je ne vous apprendrai rien, M. le Préfet, en vous disant que M. le Maire d'Ergué-Gabéric est un réactionnaire, poussé dans la question qui nous occupe, par un autre réactionnaire, M. Bolloré. À mon avis, il importe que la loi soit respectée par tous, mais surtout par les Maires, qui ont charge de la faire exécuter. Je vous prie, M. le Préfet, de vouloir bien prescrire au Maire d'Ergué-Gabéric d'ôter les crucifix qu'il a placés ou fait placer sans aucun droit, dans l'école des garçons du Bourg ; s'il refusait, de déléguer quelqu'un pour le faire. Il n'y aurait aucun inconvénient, je crois, à faire ôter les crucifix en dehors de la présence des élèves.

J'ai l'honneur d'être, Monsieur le Préfet, votre très humble et dévoué serviteur. Pour l'Inspecteur d'Académie en congé, l'Inspecteur primaire délégué, (signature)


ADF 1 T 77 - Brouillon de lettre au maire

Instruction primaire. Mobilier scolaire.

1er octobre 1886. Maire d'Ergué-Gabéric.

Je suis informé que des crucifix auraient été placées dans les salles de classe de la nouvelle école des garçons de votre commune, contrairement aux disposition de la loi du 28 mars 1882, commentée par la circulaire du 2 novembre suivant.

J'ai l'honneur de vous prier de vouloir bien me donner les explications à cet égard.

Sources

Annotations

  1. Document ADF 1 T 77 découvert et signalé par François Ac'h et Roger Rault dans leur livre « Les écoles publiques de Lestonan 1880-1930. »



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Thème de l'article : Documents d'archives concernant la paroisse ou commune d'Ergué-Gabéric Création : Janvier 2026    Màj : 19.01.2026