1882 - Condamnation d'un jeune tailleur délinquant d'Ergué-Gabéric au bagne

De GrandTerrier

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Cour d'Assises de Quimper, condamnation à la peine de huit années de travaux forcés : « Le Meur Joseph est coupable d'avoir, soustrait frauduleusement de l'argent et des aliments avec les circonstances aggravantes ».

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Sources : coupure du journal Le Finistère, arrêt de la cour d'assises conservé aux Archives départementales du Finistère, registre du dépôt des condamnés aux travaux forcés (base Bagne), témoignage de Guillaume Seznec, étude de Bernard Guinard sur le navire Le Calvados.

Autres lectures : « Vol de la caisse de la paye du personnel à Odet, journaux locaux 1887 » ¤ « Jean-Marie Mocaer (1878-1955), soldat du rég. ter. d'inf. 86e Coz » ¤ « La bande à Poux condamnée pour l'affaire de la Salle-Verte, Détective 1948 » ¤ 

Présentation

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Le sort de Joseph Le Meur, âgé de 19 ans et natif d'Ergué-Gaberic, est prononcé le 16 octobre 1882 dans un arrêt de la Cour d'Assise de Quimper [1] : il est condamné à 8 ans de travaux forcés, c'est-à-dire au bagne, et à dix ans de surveillance pour avoir commis des larcins à Briec et Quimper.

Les circonstances des larcins sont données par le compte-rendu de l'audience d'assises dans les colonnes du journal « Le Finistère » : il s'agit d'une tentative de vol qualifié et quatre vols qualifiés. Les butins sont « deux porte-monnaie, contenant une somme de 11 fr. 50 », « somme de 10 fr. et consommé sur place du pain, du beurre, du vin de Malaga, du sucre et du cognac », « somme de 0 fr. 75 dans les vêtements » et enfin « soustrait dans les armoires une somme de 200 fr. environ. »

On dispose de trois sources d'archives qui décrivent un tant soit peu sa détention. La première est formée de 3 pages registre du dépôt des condamnés aux travaux forcés (accessible depuis la base « Bagne » des Archives nationales d'outre-mer) : y apprend qu'en décembre 1882 il est transporté sur le navire à 3 mats « Le Calvados » à destination de la Guyane française. La seconde est l'étude de Bernard Guinard sur le navire en question qui confirme que son voyage vers la Guyanne et les Antilles sera l'un de ses derniers (il sera démantelé en 1888), et enfin la troisième source est l'acte de décès transmis à la mairie d'Ergué-Gabéric où il est précisé qu'il est « domicilié » aux Îles du Salut où il décède le 30 juillet 1885.

Les Îles du Salut sont réparties sur trois îles où les conditions de détention sont bien plus dures que celles des bagnes voisins de Cayenne ou de Saint-Laurent-du-Maroni : l'île Royale accueille l'administration ainsi que l'hôpital ; l'île Saint-Joseph héberge les « fortes têtes » et l'île du Diable les espions, les détenus politiques ou de droit commun. Des prisonniers illustres y ont été emprisonnés et en sont revenus : Alfred Dreyfus à l'île du Diable, Guillaume Seznec à l'île St-Joseph.

C'est dans le quartier d'Odet que les parents de Joseph Le Meur sont installés, son père étant originaire d'Elliant et sa mère de Briec. Joseph, l'aîné, est né à Pennanec'h, et ses trois frère et sœurs sont nés au moulin d'Odet ou au Kreisker en Briec (près d'Odet).

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Sur l'acte de jugement, Joseph Le Meur est déclaré « sans profession », mais dans son acte de décès et dans le registre du dépôt des condamnés il est mentionné comme « ayant exercé la profession de tailleur d'habits ».

Les faits incriminés, à savoir le vol d'argent et de nourriture, semblent bien disproportionnés par rapport à la peine de huit années de travaux forcés, assorties également d'une obligation de se soumettre pendant dix ans supplémentaires à la surveillance de la « haute police » [2], une mesure de contrôle des anciens condamnés, considérés comme dangereux ou récidivistes.

Ses condamnations avant sa condamnation aux travaux forcés sont inscrites dans le registre de dépôt des condamnés, à savoir un vol en 1879 qui lui vaut un mois de prison, deux vols en 1880 avec 3 mois et un an de prison, et une amende de contravention de la police des chemins de fer en 1882. Ce n'est pas pour autant qu'il ne sait que voler, car il « sait lire et écrire » et « son travail » de tailleur d'habits lui ont assuré « ses moyens d'existence ».

Joseph Le Meur ne reviendra pas en métropole, car il ne reste que trois années au bagne des Îles du Salut, à l'issue desquelles il décède, avec sans doute la cérémonie habituelle du jeté de linceul à la mer pour nourrir les requins comme en témoigne Guillaume Seznec dans ses mémoires : « Le bagnard a été donné honteusement à manger aux bêtes comme on jette des ordures aux pourceaux. »

Transcriptions

Le Finistère 18.10.1882

Audience du 16 octobre.

2ᵉ affaire. — Le Meur, Joseph-Marie, âgé de (2)19 ans, sans profession ni domicile, né à Ergué-Gabéric, est accusé d'avoir, dans la commune de Briec et à Quimper, dans le courant du mois de juillet 1882, commis une tentative de vol qualifié et quatre vols qualifiés, dont un commis dans la nuit, dans une maison habitée, à l'aide d'escalade et d'effraction intérieure dans un édifice.

Pendant la nuit du 15 au 16 juillet 1882, dans la commune de Briec, Le Meur, déjà trois fois condamné pour vol, s'introduisit par escalade dans la maison habitée par M. Cariou, ouvrit une armoire et y déroba deux porte-monnaie, contenant une somme de 11 fr. 50. Le Meur reconnaît ce fait ; il prétend toutefois n'avoir trouvé dans les deux porte-monnaie qu'une somme de 5 fr. 50 c. Le lendemain du vol, M. Cariou trouva dans sa cour un écrit dans lequel Le Meur avait cherché à formuler une autorisation paternelle pour contracter un engagement militaire.

Huit jours plus tard, dans la nuit du 23 au 24 juillet, un individu, peut-être autre que Le Meur, entra dans la maison habitée par M. Le Roy, aubergiste à Quimper, en escaladant un mur et en brisant un carreau pour ouvrir la fenêtre du débit. Dès le matin, M. Le Roy constata qu'on lui avait soustrait une somme de 10 fr. et que le voleur avait pris en outre et consommé sur place du pain, du beurre, du vin de Malaga, du sucre et du cognac. Le Meur nie être l'auteur de ce vol ; mais, sous l'influence de l'ivresse, sans doute, il avait laissé des traces de son écriture sur diverses circulaires placées dans le comptoir du débit et cette écriture paraît bien identique à celle de la pièce trouvée dans la cour de Cariou.

Dans la nuit du 26 au 27 juillet, à Briec, le même malfaiteur (les pièces de l'affaire permettant d'établir son identité) pénétrait chez les sieurs Darcillon, Le Corre et Croissant.

Il entrait chez Darcillon, vers 9 h. 1/2 du soir, en ouvrant la porte de l'étable et en poussant une autre porte donnant accès dans la maison d'habitation. Au moment où il commençait ses recherches, il fut surpris et mis en fuite par Darcillon, qui le menaça d'un coup de fusil.

Peu après, vers 10 h. 1/2, à Lanhualen, en Briec, Mˡˡᵉ Le Corre, entendant qu'on prenait ses vêtements puis ceux des domestiques, et qu'enfin on ouvrait une armoire, pousse des cris en appelant son père. M. Le Corre, se levant, constata qu'on était entré dans sa maison d'habitation par le grenier à l'aide d'une échelle, et que le voleur avait pu s'échapper par la porte du rez-de-chaussée, qu'il avait ouverte. Une somme de 0 fr. 75, qui se trouvait dans les vêtements, avait disparu.

Dans la même nuit, toujours à Briec, le sieur Croissant était victime d'un vol important. On avait pénétré dans son habitation en poussant une traverse, qui fermait la porte et on avait soustrait dans les armoires une somme de 200 fr. environ. Au moment où la porte d'entrée était forcée et où la traverse tombait, le domestique de la maison, réveillé par le bruit, entendit sonner minuit.

Le Meur, soupçonné d'avoir commis ces trois vols, fut aussitôt recherché, bientôt arrêté et trouvé nanti d'une somme de 144 fr. 50, cachée dans ses vêtements.

L'accusé nie le vol et la tentative de vol commis au préjudice de MM. Le Corre et Darcillon ; mais il avoue le vol commis dans la même commune, au préjudice de M. Croissant.

Reconnu coupable avec admission de circonstances atténuantes, Le Meur a été condamné à 8 années de travaux forcés et 10 ans de surveillance.

Ministère public, M. Dupont, substitut du procureur de la République. — Défenseur, Mᵉ Cozanet, avocat du barreau de Quimperlé.

(À suivre).

Octobre 1882 - Cour d'Assises de Quimper - registre ADF 4U1

Cour d'Assises de Quimper

16 octobre 1882

Comparant devant la Cour : Le Meur Joseph Marie, sans profession, né et domicilié à Ergué-Gabéric, le 28 janvier 1863, fils de Laurent et de Marie Catherine Rivoal, célibataire, déjà condamné,

Accusé de vol qualifié et de tentative de vol qualifié.
Vu l'acte d'accusation rédigé le 13 septembre 1882,
Vu la délibération du jury de laquelle il resulte que Le Meur Joseph est coupable :

1° d'avoir, dans un commerce de Briec, du 15 au 16 juillet 1882 soustrait frauduleusement au détriment de la famille Corniou avec les circonstances aggravantes, de nuit, dans une maison habitée, à l'aide d'escalade dans un édifice ;

2° d'avoir, à Quimper, du 23 au 24 juillet 1882, soustrait frauduleusement de l'argent et des aliments au préjudice du sieur Le Roy, avec les circonstances aggravantes (idem) ;

3° d'avoir, à Briec, du 26 au 27 juillet 1882, commis une tentative de soustraction frauduleuse au préjudice du sieur Darcillon ...

4° d'avoir, du 25 au 27 juillet 1882, soustrait frauduleusement de l'argent au préjudice des époux Croissant, à Briec, avec les circonstances aggravantes (idem) ;

La Cour condamne
Le Meur Joseph à la peine de huit années de travaux forcés et par coups aux frais,
Dit qu'après avoir subi sa peine, Le Meur Joseph demeurera dix années sous la surveillance de la haute justice.

Registre du bagne

Dépôt des condamnés aux travaux forcés

Numéro matriculaire de la colonie : 19611

Taille 1m620, cheveux et sourcils châtains, front couvert, yeux bleus, nez fort, bouche grande, menton rond, visage ovale, teint brun. Célibataire, catholique.

Le nommé Le Meur Joseph-Marie écroué sous le n° 8525 fils de Laurent et de Marie-Catherine Rivoal, né à Ergué-Gabéric, le 28 janvier 1869, arrondissement de Quimper, département du Finistère, âgé de 19 ans, domicilié à Ergué-Gabéric, arrondissement de Quimper, département du Finistère ; ayant exercé, avant son arrivée au dépôt, la profession de tailleur d'habits.

condamné le 16 octobre 1882 par la Cour d'Assises du Finistère à huit ans de travaux forcés, dix ans de surveillance pour vols qualifiés et tentative de vol qualifié. Sans pourvoi. Écroué au dépôt le 26 Octobre 1882. Embarqué le 7 décembre 1882 sur le Calvados à destination de la Guyane française.


Condamnations déjà subies :

  • 24 Avril 1879 : Quimper, vol, 1 mois de prison
  • 5 février 1880 : Quimper, vol, 3 mois de prison
  • 7 juillet 1880 : Armées du Finistère, vol qualifié, 2 ans de prison
  • 9 août 1882 : Quimper, contravention à la police des Chemins de fer, 100 f. d'amende

Moyen d'existence : son travail. Sait lire et écrire. Tailleur. Décédé le 30 Juillet 1885.

Janvier 1863 - Acte de naissance

L'an mil huit cent soixante trois, le vingt huit janvier à onze heures du matin, devant nous, maire et officier de l'état civil de la commune d'Ergué-Gabéric, canton de Quimper, département du finistère, est comparu Laurent Le Meur, âgé de trente-cinq ans, cultivateur au lieu de Pennanech en cette commune, lequel nous a présenté un enfant du sexe masculin, né ce matin audit lieu à trois heures, de lui déclarant et de Marie Catherine Rivoal, son épouse, cultivatrice, âgée de vingt-cinq ans, et auquel on a donné le prénom de Joseph Marie. Ces déclaration et présentation ont été faites en présence de Jean Yaouanc, âgé de trente-trois ans, et Alain Pétillon, âgé de quarante deux ans, cultivateurs en cette commune ; lesquels avec le père ont déclaré ne savoir signer après lecture.

Le Roux, maire.

Juillet 1885 - Acte de décès

L'an mil huit cent quatre vingt cinq le vingt sept novembre, à huit heures du matin, nous maire et officier public ce l'état civil de la commune d'Ergué-Gabéric, canton de Quimper, département du finistère, avons procédé à la transcription de l'acte de décès dont la teneur suit, qui nous a été transmis par Monsieur Jean Baptiste Ferdinand Oscar Déniel, officier de l'administration aux Îles du salut (Guyane française) et, qui nous est parvenue aujourd'hui à huit heures du matin l'an mil huit cent quatre vingt cinq :

le trente juillet à quatre heures du soir, par devant nous Jean Baptiste Ferdinand Oscar Déniel, officier d'administration aux Iles du salut (Guyane française) remplissant au dit lieu les fonctions d'officier de l'état civil en vertu de l'arrêté du gouvernement de la Guyane française en date du vingt six avril mil huit cent cinquante deux, sont comparus Harmois Emilion Elysée Antoine, âgé de quarante deux ans, (...) et Nouvély Joseph Jean Louis, âgé de quarante six ans, distributeur, ni parents, ni alliés du défunt, tous deux domiciliés aux Iles du salut (Guyane française), les (...) déclare que le sieur Le Meur Joseph Marie, âgé de vingt deux ans, ayant exercé la profession de tailleur d'habits, domicilié aux Iles du salut (Guyane française), né à Ergué-Gabéric, arrondissement de Quimper, département du finistère, fils de Laurent et de Marie Catherine Rivoal, célibataire, seuls renseignements que nous avons pu recueillir, est décédé le trente juillet mil huit cent quatre vingt cinq à trois heures du soir aux Iles du salut (Guyane française), lequel décès nous nous sommes assurés et en avons dressé par triplicata le présent acte, que les témoins sont signé avec nous après lecture faite, et de cette transcription nous avons dressé le présent acte que nous avons signé. Signé Deniel.

H. Le Roux, maire

Documents

Témoignages sur les Iles du Salut

Dans le livre « Seznec : le bagne » publié par son petit-fils, Guillaume Seznec témoigne sur les conditions en 1928 (40 ans après la condamnation de Joseph Le Meur), dans lesquelles les cadavres des bagnards étaient livrés aux requins :

« Presque tous les jours, vers les cinq heures, avait lieu l'immersion des corps. La cloche de la chapelle carillonnait alors, annonçant pour les requins un repas de fête. On raconte qu'à la fin des années cinquante ‑ soit plus de dix ans après que le dernier corps ne leur fut jeté en pâture ‑ lorsque l'on agitait la cloche de la chapelle, vers les cinq heures du soir, les squales rappliquaient encore daredare...

La cloche de la chapelle rappelle Guillaume au présent ; ce soir, elle lance de longs appels. Quelqu'un crie : « Regardez !  » Guillaume se tourne dans la direction que pointe le doigt. Une douzaine d'ailerons fendent les vagues. Un cercle. Danse tranquille et frénétique à la fois. À chaque coup de cloche répond un coup de queue, dans un ensemble parfait.

Les hommes présents assistent fascinés à cette danse de mort, stupéfiante, féroce, implacable. Une baleinière glisse sur la mer. Au fond de l'embarcation, un cercueil noir. Quatre rameurs luttent contre les courants. Tout à coup, le bateau s'immobilise. Deux des rameurs soulèvent un des petits côtés de la bière et la font basculer à la verticale.

Un long ballot ficelé auquel est attachée une pierre glisse dans l'océan. Des ondes puissantes fendent les vagues, les ailerons, avec la rapidité de l'éclair, convergent vers le centre du cercle ourlé de blanc. Soudain, l'eau se colore de rouge, comme l'écume, comme la vague rouge aussi. Guillaume a enlevé son chapeau, quelques-uns l'imitent. Ceux qui l'ont gardé sur leur tête sont trop absorbés par le spectacle ou trop indifférents.

La mer, peu à peu, reprend sa couleur turquoise, l'écume sa blancheur. Les ailerons se sont volatilisés. Un homme est mort. Sa sépulture, le ventre des requins.
Royale, pas de cimetière pour les forçats.
Le bagnard a été donné honteusement à manger aux bêtes comme on jette des ordures aux pourceaux. Le bagne, qui enlève aux hommes leur dignité, vole aussi celle de leur mort.
 »

Peinture de Francis Lagrange :

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Annotations

  1. Document initialement découvert par Jean Le Reste d'Ergué-Gabéric dans le registre des arrêts de la cour d'assises du Finistère du XIXe siècle, Archives départementales du Finistère, 4 U 1.
  2. Haute police : ensemble des moyens employés et des dispositions prises ou à prendre, notamment le renseignement et la surveillance, dans l'intérêt de l'État et de la sécurité des citoyens.



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Thème de l'article : Etude et transcriptions d'actes anciens Création : Décembre 2010    Màj : 29.06.2026